La compassion

Un enseignement transmis à Dhagpo Kagyu Ling en août 2016

Épisode 3 : « L’amour bienveillant »

L’amour bienveillant

En suivant la séquence de Patrul Rinpoché, nous en arrivons au deuxième point, l’amour bienveillant. Le vers qui le définit : « puissent tous les êtres rencontrer le bonheur et connaitre les causes du bonheur ».

L’amour bienveillant est enseigné par le Bouddha comme étant l’antidote à la haine.

Un vers magnifique du maitre kadampa Thomé Zangpo évoque cela : « Si j’essaie de conquérir mes ennemis extérieurs, ils se feront plus nombreux, je dois donc me tourner vers l’intérieur et rassembler l’armée de l’amour bienveillant pour anéantir la haine ».

Définition de l’amour bienveillant

En ce qui concerne l’amour bienveillant illimité, il n’y a pas de restriction en termes d’objets auquel il s’étend, il s’agit de tous les êtres, ni en termes de durée, ce n’est pas un sentiment éphémère qui disparaitrait en fonction du moment.

Shakespeare : « Ce n’est pas de l’amour que l’amour qui change quand il voit un changement ». Si l’objet change, un amour bienveillant authentique ne changera pas. C’est la caractéristique propre de l’amour bienveillant illimité.

Développer l’amour signifie être complètement imprégné du souhait que tous les êtres soient heureux, au niveau du corps et de l’esprit, maintenant et dans le futur, en tout temps.

Maintenant, il faut réfléchir attentivement à la deuxième partie de ce souhait bienveillant, lorsque l’on dit que tous les êtres soient dotés des causes du bonheur. Comment connaitre le bonheur dans le futur ? Il faut posséder les causes du bonheur.

 

Thomé Zangpo

Thomé Zangpo : je dois me tourner vers l’intérieur et rassembler l’armée de l’amour bienveillant pour anéantir la haine.

Les causes du bonheur

Du point de vue bouddhique, le bonheur est atteint en vivant une vie conforme à l’éthique, il n’y a pas d’autre façon. Ce souhait de bonheur pour les êtres est inséparable de cet impératif éthique, c’est ce qui différencie l’amour bienveillant de l’amour ordinaire.

Formuler un tel souhait, c’est souhaiter qu’ils se comportent de façon vertueuse, parce que seule la vertu nous conduit au bonheur : aucune action égoïste basée sur la haine, le désir, ne conduit au bonheur. Tout comme pour l’équanimité authentique, l’amour authentique requiert un certain degré de sagesse, c’est-à-dire comprendre le fonctionnement des causes et des effets, notamment que l’activité vertueuse conduit au bonheur.

Comment le bouddhisme définit l’action morale qui conduit au bonheur ? Nagarjuna, dans la Guirlande de joyaux, le décrit ainsi : « Les actions motivées par le désir, la haine et l’ignorance sont non vertueuses ; les actions en étant libre de tout désir, de toute haine et de toute ignorance sont vertueuses ».

Comprendre ceci signifie comprendre la nécessité de l’éthique. Cela nous amène parfois, si tel est notre souhait bienveillant, à leur souhaiter ce qu’eux-mêmes ne souhaitent pas pour eux. Dans le bouddhisme, il s’agit de souhaiter aux autres ce qu’ils souhaitent pour eux-mêmes, tout le monde souhaite connaitre le bonheur, mais dans l’acquisition de ce bonheur, le problème c’est que nous sommes confus, nous ne savons pas comment acquérir ce bonheur, parfois certaines méthodes nous amènent à faire des erreurs.

Par exemple, le bonheur pour un voleur est de connaitre du succès dans ses vols, de ne pas être arrêté par la police, ce sont les causes du bonheur pour lui. Mais nous savons que ceci sera la cause de plus de malheur pour cette personne. Il apparait donc de façon assez évidente lorsqu’on réfléchit un peu plus aux détails, lorsque l’on a une certaine clarté d’esprit, que cela n’a rien à voir avec un amour bienveillant sentimental, qui ne discerne rien. Le dharma nous demande d’avoir une vue claire des choses, d’avoir une certaine sagesse quant aux situations.

Que signifie générer un amour bienveillant authentique à l’égard des autres ?

La question de l’amour est extrêmement profonde : que signifie générer un amour bienveillant authentique à l’égard des autres ? On peut noter la similitude avec la paramita de la générosité, c’est-à-dire l’attitude de tout donner aux êtres, mais cela implique un certain discernement. En effet, il ne s’agit pas d’être généreux en termes de poison par exemple, d’offrir aux êtres quelque chose qui peut les blesser, leur nuire. Il en est de même pour l’amour bienveillant, l’esprit doit effectuer cette pratique avec discernement et sagesse.

Ce que nous considérons comme l’amour, le bonheur et ses causes, d’un point de vue bouddhique, ne coïncide pas avec l’opinion mondaine en cours. Notre souhait pour que les êtres connaissent le bonheur revient à souhaiter qu’ils grandissent moralement, il ne s’agit pas qu’ils se perdent dans les plaisirs hédonistes ou encore qu’ils trahissent les autres.

La méditation sur l’amour bienveillant

Pour méditer sur l’amour bienveillant, tout comme pour la méditation sur l’équanimité, il y a des étapes à traverser. Nous commençons par les personnes qui nous sont les plus proches, les plus familières, et au fur et à mesure nous incluons de plus en plus de monde. C’est parce que nous avons commencé par l’équanimité que nous sommes à présent capables de faire cela.

1. Nous commençons par notre mère, en nous rappelant toute sa bonté, sa bienveillance, depuis le moment où nous étions dans son ventre jusqu’au moment où elle nous a accompagné à devenir un adulte. C’est en reconnaissant cela que nous nous rendons compte que nous avons une dette immense envers cette personne qui a placé notre bonheur bien au-dessus du sien. Lorsque nous faisons ce souhait, la prise de conscience ouvre notre cœur et nous ne pouvons nous empêcher de lui souhaiter qu’elle connaisse le bonheur et qu’elle soit dotée de ses causes, il y a cette profonde aspiration à ce qu’elle puisse accomplir un tel état de bonheur. La clé pour ouvrir notre cœur est ce sentiment de dépendance et de lien que nous avons avec notre mère, mais ce lien existe avec tous les êtres qui ont été plusieurs fois nos parents.

2. Nous sommes maintenant à même d’inclure plus de personnes à notre méditation, notre père, nos frères et sœurs, et d’autres relations également, en ayant à l’esprit le fait que chacun a agi envers nous avec la même bienveillance que notre mère. Nous développons ce même sentiment de reconnaissance, ce qui nous pousse à formuler le souhait qu’ils connaissent le bonheur et ses causes.

3. On peut encore élargir la portée de notre méditation en incluant nos voisins, nos connaissances, jusqu’à nos ennemis, parce que notre reconnaissance s’étend à tous les êtres qui ont été nos parents. Notre méditation s’étend jusqu’à inclure tous les êtres sensibles et on adresse ce souhait de façon identique pour tous. Nous pouvons peut être nous inquiéter qu’élargissant ainsi l’étendue de notre souhait, notre amour bienveillant perde de sa puissance, mais c’est le contraire, l’intensité de notre amour ne faiblit pas, parce que par la méditation sur l’équanimité il y a eu l’acceptation de tous les êtres, et aussi parce qu’ils sont tous amenés au même niveau que notre mère.

Lorsqu’il y a un développement authentique de l’amour bienveillant, il y a une forme de bonté, de joie, de gaité dans notre façon d’entrer en relation avec les autres. La colère et l’irritation diminuent lorsque cette qualité d’amour bienveillant est développée. Il y a encore un formidable paradoxe, plus nous sommes soucieux du bonheur des autres, moins il y a de pression et plus il y a de joie et finalement de bonheur pour soi-même.

Shantideva dans la Marche vers l’éveil : « ce n’est pas juste l’éveil qui vient par la pratique de l’échange de soi et des autres, ce sont tous les bonheurs de cette vie qui surviennent ».

Aujourd’hui parmi les personnes qui enseignent la méditation sur l’amour bienveillant, il y a parfois dans l’introduction, cette partie de s’aimer soi-même. Je ne voudrais pas dire quelque chose de trop fort ou de façon trop autoritaire : étant britannique, je suis plutôt modéré dans mes propos. Je ne pense pas que cela soit fait avec une mauvaise intention, mais il ne s’agit pas d’enseignements présentés dans les soutras du Bouddha et les commentaires explicatifs. Je n’ai pas vu cela dans les enseignements du hinayana et du mahayana. Il ne faut pas se soucier de notre propre bonheur parce que lorsque l’on pratique l’amour bienveillant, il viendra automatiquement, de la même façon que la haine, l’agressivité, diminueront par cette pratique.

 

Lama Jampa Thayé : L’amour bienveillant n’est pas une possession, il est illimité par nature, il émerge de l’espace révélé lorsqu’on réalise l’illusion d’un soi.

Dépasser nos résistances au développement de l’amour bienveillant

Voyons la peur que l’amour ne puisse être illimité : dans le sens commun, on a l’habitude de penser qu’aimer veut dire préférer, que pour que l’amour soit vrai il doit être exclusif. Penser ainsi peut venir gâter notre engagement dans l’amour bienveillant. On pense que ce n’est pas vraiment possible d’avoir un amour illimité.

On peut penser que nous avons juste une certaine quantité d’amour, comme une substance que notre ego possèderait, on peut avoir ce ressenti même si on n’en est pas vraiment conscient. C’est comme si on n’avait pas assez d’amour à donner à tous les êtres, on aurait juste une certaine quantité d’amour qui ne serait pas inépuisable. Mais du point de vue bouddhique, l’amour qui serait restreint, qui dresserait comme un mur entre ceux que l’on peut aimer et ceux qui ne peuvent pas être aimés, n’est pas de l’amour bienveillant, c’est juste de l’amour ordinaire.

Comme le dit Dean Martin : Everybody loves somebody sometime  « Tout le monde aime quelqu’un, de temps en temps ».

Sakyapandita : « Même les démons aiment leurs propres enfants ». L’amour n’est pas une capacité réservée au bouddhisme, il y a des personnes extrêmement terribles et qui éprouvent de l’amour.

Il ne faut pas commettre d’erreur ici : cette affection ordinaire peut tout à fait devenir la base pour développer l’amour bienveillant dont il est question dans bouddhisme. Il n’y a pas besoin d’exclure ce ressenti ordinaire, cette affection ordinaire pour les gens qui nous sont proches, elle peut nous aider à l’étendre à tous les êtres, mais ce n’est pas suffisant en tant que tel, parce qu’il n’est pas libre de l’attachement à un soi.

Le point clé pour dépasser cette résistance : l’amour bienveillant n’est pas une possession, il est illimité par nature, il émerge de l’espace révélé lorsqu’on est libre d’un soi, lorsqu’on réalise l’illusion d’un soi. L’amour nait de cet espace, ce n’est en aucun cas lié à notre ego. Nous n’avons donc pas de raison de nous inquiéter, l’amour bienveillant est par nature présent dans cette dimension libre de tout égoïsme.