Les quatre vérités des nobles

Thinley Rinpoché

Un enseignement à Dhagpo Bordeaux en mars 2013

Épisode 1

Introduction

Comme il vous l’a été annoncé, nous allons aborder un sujet fondamental de l’enseignement bouddhiste. Il s’agit d’une présentation des quatre vérités que le Bouddha nous a transmises et qui se nomment traditionnellement les Quatre Vérités des Nobles ou, nous pourrions dire, des êtres éveillés, des sages. On pourrait en effet faire une traduction différente. Le terme qui est traduit ici par noble est le terme arya, qui veut dire excellent, sage. C’est par sa sagesse et son éveil que le Bouddha s’est élevé au-dessus de la vue ordinaire et commune. C’est le sens des Quatre Vérités des Sages.

La mort du Bouddha

Cet enseignement est considéré comme l’un des plus importants du bouddhisme. Il est commun à l’ensemble de ses traditions et il est important dans un premier temps de situer cet enseignement dans le cadre de la vie du Bouddha. Nous avons ici celui que nous nommons le Bouddha (sur ma gauche ou à votre droite). Il est entouré de deux de ses grands disciples : le maître Sariputra, à sa droite, qui était son disciple le plus brillant par son intelligence, et à sa gauche, le maître Mahamaudgalyayana, qui s’était fait remarquer par ses qualités d’accomplissement contemplatif. Ces deux maîtres étaient deux éminents disciples du Bouddha, que par tradition on représente entouré par eux. Ils symbolisent la sangha, c’est-à-dire à la fois la communauté des maîtres et celle des personnes sur la voie qui n’ont pas encore atteint l’éveil mais qui sont sur la voie vers l’éveil. Les trois joyaux dans le bouddhisme sont le Bouddha, le dharma (l’enseignement, la voie) et la sangha que je viens d’expliquer.

Histoire brève du Bouddha

En fait, le terme bouddha est épithète : il signifie en sanscrit « éveillé ». On pourrait prendre une image, faire une sorte de comparaison entre quelqu’un qui dort, par exemple, qui est dans ses rêves et dans ses illusions et qui à un moment donné vient à s’éveiller, à se réveiller et n’est donc plus dans cette torpeur. Un peu comme dans cette analogie, l’éveillé est celui dont toute l’intelligence, toute la sagesse sont pleinement éveillés, hors de toute confusion, de toute illusion.

Avant qu’il ne reçoive cet épithète, il était un homme, comme tout être humain, comme nous tous ici présents. Il a vécu il y a plus de deux mille cinq cents ans environ. Nous savons très précisément le lieu où il est né, celui où il a vécu, là où il a atteint l’éveil, les principaux lieux où il a enseigné, notamment les quatre vérités que nous allons aborder aujourd’hui. Mais il y a quelques divergences dans la datation. Ceci dit, il est communément admis dans l’ensemble, que l’enseignement a eu lieu aux environs du cinquième siècle avant notre ère, vers 485 – 486.

Cet homme se nommait Siddharta. Il appartenait à un clan, une famille, qui s’appelait le clan des Gautama. Il vivait dans une sorte de grand royaume de cette époque que l’on appelait le royaume des Sakya. Plutôt qu’un royaume, c’était une entité dirigée par un certain nombre de familles qui se partageaient le pouvoir, parmi les six ou sept entités politiques en Inde à cette époque. Il était le fils du dirigeant du royaume des Sakya qui s’appelait Suddhodana.

Sa vie fut très longue et je ne vais évidemment pas vous en rendre compte dans le détail. Mais pour en dire juste quelques mots, il a suivi l’éducation traditionnelle indienne qui avait cours à cette époque et dont nous savons qu’elle était très différente de l’idée que nous nous en faisons aujourd’hui. Ainsi, Il y avait beaucoup moins de monde, la présence de la jungle était beaucoup plus importante, c’était une époque beaucoup moins cultivée que celle que nous connaissons. De nos jours, on considère l’hindouisme comme une religion importante dans ce pays, mais à cette époque-là, l’hindouisme tel que nous le connaissons n’était pas encore formé.

Le climat spirituel et religieux au temps du Bouddha

Il y avait deux sortes d’influences culturelles un peu différentes qui se côtoyaient à cette époque. D’une part, une culture s’était introduite dans le sous-continent indien à partir du nord-ouest, venant en particulier d’une région qu’aujourd’hui l’on situerait autour du sud de la Russie et du nord de l’Iran et qui était le berceau, pensons-nous, de toutes les langues appelées aujourd’hui indo-européennes. Il y avait à l’époque une proto-langue qui n’existe plus et qu’on ne connaît pas, mais qu’on a cherché à reconstruire, et qui est commune au sanscrit, au latin, au grec, à un certain nombre de langues que l’on appelle aujourd’hui les langues indo-européennes.

Dans cette région, il y avait à la fois cette langue et aussi toute une tradition rituelle et spirituelle qui était transmise à travers un certain nombre de textes révélés que l’on nommait les védas. Ces textes étaient surtout des hymnes liés à un certain nombre de rites sacrificiels réalisés par une caste de personnes, des officiants du rite si l’on peut dire, qui formaient la classe des prêtres ou religieux. Ils accomplissaient des sacrifices afin de maintenir l’équilibre des énergies de l’univers et du monde. Ils pratiquaient notamment des sacrifices sanglants. Il s’agit ici des bases, des fondements de ce qu’on nomme le brahmanisme.

Parallèlement à ce milieu coexistait celui des Sramana, des personnes qui cherchaient le développement spirituel à travers différentes pratiques qui pouvaient être liées à des exercices physiques, le yoga par exemple, ou encore, dans d’autres cas, l’ascèse, la privation, la mortification. Ainsi, coexistait une diversité de milieux, dont la désignation actuelle n’est pas forcément celle en vigueur à cette époque. Une telle catégorisation n’est pas explicitée dans les textes anciens. Ce sont les historiens actuels qui, en se penchant sur cette période, distinguent ces deux milieux.

Les Sramana cherchaient différentes solutions spirituelles, mais sans s’inspirer des védas. C’est en cela qu’ils se distinguent. C’est un groupe très hétérogène dans ses propositions. Certains pratiquaient, sans doute, des formes archaïques de la méditation contemplative telle que nous pouvons la connaître aujourd’hui dans le bouddhisme.

D’autres, sans doute, édifiaient les fondements de pratiques basées sur des exercices physiques, comme le yoga, que l’on peut trouver sans doute dès cette période. Nous avons des témoignages aussi de pratiques ascétiques. En regardant de près la vie du Bouddha, on constate l’existence, dès cette époque, d’un certain nombre de personnalités religieuses importantes appartenant au groupe des Sramana et qui avaient des opinions philosophiques très diverses.

Certains avaient un point de vue tout à fait matérialiste, nihiliste : ils disaient que nos actes n’avaient aucune conséquence sur notre devenir. Que nous ayons une conduite morale, éthique ou pas, cela n’avait pas de conséquence. Ils affirmaient que le monde n’était constitué que de matière. La matière seule existait, de sorte que l’esprit, étant d’une certaine manière un dérivé de la matière, n’avait pas d’existence propre. La transformation de la matière ne pouvait rien changer au devenir de l’esprit, puisque l’esprit n’existait pas de manière indépendante. Par exemple, certains disaient que, lorsque quelqu’un tuait un autre homme avec un couteau, ce couteau ne faisait que traverser l’espace au sein la matière, et n’abîmait en rien cette dernière, cela n’avait donc aucune conséquence morale.

La tradition Jaïn

D’autres au contraire avaient un grand attachement aux valeurs morales. C’est le cas par exemple d’une tradition spirituelle et religieuse qui existe encore aujourd’hui en Inde et qui se nomme le Jaïnisme. Je ne sais pas si vous en avez entendu parler, c’est une tradition qui a quelques traits communs avec le bouddhisme, notamment par l’attachement au respect de la vie, au désir de ne pas causer de mal à d’autres êtres sensibles. Mais ils ont une conception, aussi bien de la voie que de la causalité, très différente de l’enseignement bouddhique. Par exemple, ils considèrent qu’il y a quelque chose qu’on appelle le karma, mais ce karma est une force indépendante liée aux phénomènes. Si par inadvertance, on fait du mal à un autre être, cela a néanmoins une conséquence, même si nous n’en avions pas l’intention. Si nous causons un accident de manière involontaire, cela a la même conséquence que si nous l’avions fait intentionnellement, puisque le mal qui est fait a une force indépendante en tant que telle. Il s’agit là d’une pratique ascétique extrêmement rigoureuse, assortie d’une pratique extrême de la non-violence.

Il existe plusieurs groupes aujourd’hui en Inde qui sont issus du Jaïnisme originel. Certains d’entre eux portent un masque sur le visage pour ne pas respirer par mégarde un insecte et le tuer. Avant de s’asseoir, par exemple, ils balaient le sol avec un balai très fin pour ne pas s’asseoir sur d’autres êtres. Ils marchent sur des chaussures surélevées qui ont deux pointes d’un côté, pour toucher le moins de surface au sol en marchant, pour nuire le moins possible à d’autres êtres. Il y a également la pratique de l’immobilisme physique et psychique qui mène vers l’épuisement de ses propres forces karmiques et en ce sens vers le salut. Cela implique aussi bien des pratiques physiques que psychiques. Les jaïns considèrent que leur voie mène au seuil de l’éveil et ils donnent parfois à leurs maîtres le nom de Bouddha, c’est-à-dire éveillé. Toutefois, le terme qu’ils utilisent généralement est Jina, « vainqueur », celui qui a vaincu l’enchaînement à l’existence conditionnée, qui est allé par-delà, qui a accédé au salut. Ils pratiquent une forme très rigoureuse d’ascétisme.

Il y a deux grands groupes, dont les Digambara, ceux qui sont « vêtus d’espace ». En fait, ils vivent nus et ils mènent le dépouillement à un tel degré qu’ils n’ont aucune possession, excepté le balai pour ne pas s’asseoir sur les êtres. Ils n’ont même pas de bol ou d’ustensile. Quand les fidèles leur donnent à manger, ils reçoivent la nourriture dans leurs mains. Ils vivent dans un dénuement total, très strict et existent encore aujourd’hui.

En Inde Les jaïns laïcs représentent d’ailleurs 1 à 2 % de la population, mais 30 à 40 % de la richesse indienne est détenue par 1 à 2 % des jaïns. En fait, comme historiquement, par leur tradition, ils ne pouvaient pas travailler la terre, ils ont tous investi des postes dans l’éducation, l’économie… Au siècle dernier, cette population est devenue très riche en Inde et a contribué de manière importante à aider les pauvres.

Cette tradition trouve son origine à l’époque du Bouddha quand leur maître s’appelait Mahâvira. Celui-ci était le vingt-quatrième Tirthankara ou vingt-quatrième maître. Les vingt-trois autres maîtres semblent être des personnages mythiques. Peut-être le vingt-troisième Tirthankara était-il un maître historique ?

D’autres traditions au temps du Bouddha

Il existait une autre religion au temps du Bouddha dont les tenants s’appelaient les Adjivika (littéralement, ceux qui vivent sans règle de vie). Ils avaient un point de vue fataliste. Pour eux, nous ne pouvions avoir le libre arbitre d’aucune action, notre destinée étant prédéterminée. Ils rejetaient l’efficacité de l’action. Selon eux, chaque âme, chaque être sensible devait parcourir quatre-vingt-quatre mille vies avant d’accéder au salut. Ils arrivaient à distinguer, par certains critères, l’évolution des différents êtres sensibles. Selon cette dernière, seuls les plus évolués qui étaient arrivés presque au bout des quatre-vingt quatre mille vies, pouvaient par des exercices d’un ascétisme extrême arriver au salut, ce dernier n’étant pas donné à tous. Il était évident qu’ils avaient en ce sens un point de vue fataliste.Il y avait aussi des sceptiques, qu’on appelait les Sramana. Ceux-ci avaient des doutes quant aux possibilités de la connaissance. Ils doutaient de nos moyens de connaissance ainsi que de la logique. Ils n’osaient rien dire de définitif par rapport aux choses puisque la connaissance ne pouvait vraiment les décrire. Cela vous donne l’idée du climat à la fois philosophique et religieux qui existait en Inde. Cette présentation n’a pas un caractère exhaustif, évidemment, elle vous donne juste un aperçu des questionnements de cette époque. L’intérêt pour la spiritualité y était important et c’est dans ce moment particulier de l’histoire que le Bouddha a choisi de naître et qu’il a commencé à enseigner.On nous fait généralement une présentation de la vie du Bouddha quelque peu simplifiée pour des raisons pédagogiques : le Bouddha est un prince qui, ayant vu la vieillesse, la mort, la maladie et l’ascétisme, décide, à la suite de ces expériences, de quitter sa vie princière pour se consacrer à la pratique spirituelle. Par ailleurs, on voit dans d’autres parties de la vie du Bouddha que, très jeune, s’étant assis dans un parc, il est arrivé à un degré important de stabilité de l’esprit ; il a goûté, si l’on peut dire, à un niveau de concentration méditative de manière naturelle. Or, il avait déjà connaissance de la pratique méditative et également aussi connaissance des problèmes inhérents à la vie. En faire un prince qui ignorait tout de la vie est évidemment réducteur. C’est vraiment pour des raisons pédagogiques qu’une telle formulation des faits a vu le jour, pour le grand public si je puis dire.

Le début de sa recherche

Quoi qu’il en soit, Siddharta Gautama choisit, à un certain âge, de se consacrer entièrement à la contemplation, à la pratique spirituelle. Il renonce à sa vie princière, sans doute contre le gré de sa famille, et va suivre des instructions sur la méditation auprès d’experts qui la pratiquent. Ce qu’il va découvrir ainsi n’est pas encore vraiment satisfaisant. À travers ces différentes pratiques, il ne trouve pas la possibilité de s’affranchir des limites et du mal-être inhérents à notre existence conditionnée. Il va exceller dans les pratiques de la méditation et les pratiques ascétiques. Il va même rejeter ces dernières pour suivre une voie médiane qui évite à la fois l’extrême d’une vie consacrée à la luxure, au seul plaisir, et l’autre extrême qui est la vie consacrée aux privations et à la mortification de son corps.

Le moment de l’éveil

Il a pratiqué l’ascèse pendant six années, après avoir suivi des instructions méditatives et autres. Généralement, il est dit que c’est à vingt-neuf ans qu’il a renoncé à la vie princière et c’est à trente-cinq ans que l’on situe le moment de son éveil. Ses cinq compagnons vont être déçus par son manque de rigueur et vont l’abandonner. Ce manque de rigueur pour eux consistait dans le fait qu’il ne se privait plus de manger correctement. Il ne mangeait pas en excès, mais il se nourrissait, alors qu’eux ne mangeaient presque pas. Il trouvait que son corps était affaibli et que cela amoindrissait les capacités de son esprit. Puis, à la suite d’un parcours personnel, il va découvrir l’éveil et comprendre ce qui fait que nous sommes dans l’existence conditionnée. Il va arriver à s’en libérer vraiment et à s’affranchir du mal-être inhérent à celle-ci. Après son éveil, dans un premier temps, il dit : « Ma découverte est si subtile et si vaste qu’elle est difficile à saisir et que le commun des hommes ne la comprendra pas. C’est pourquoi je vais désormais demeurer en silence dans la jungle ».

Il demeure ainsi en silence durant sept semaines et c’est au bout de ces sept semaines qu’il est invité à enseigner et qu’il va également se rendre compte que certains pourront accéder progressivement à sa réalisation. Dans sa clairvoyance, il voit que ses cinq anciens compagnons seront à même de comprendre. Il se rend à Bénarès où se trouvaient ces derniers.

Le moment de l’éveil du Bouddha

Le lieu où il a atteint l’éveil se trouve au Vajrasana. C’est une localité qui s’appelle aujourd’hui Bodhgaya, dans le Bihar, en Inde. Le lieu où il a enseigné pour la première fois les Quatre Vérités des Sages se situe dans un parc près de Bénarès, dans une localité qui se nomme aujourd’hui Sarnath.Il se rend à pied à Bénarès et ses cinq anciens compagnons l’aperçoivent de loin. Le Bouddha vient vers eux. Ils avaient convenu qu’ils ne le salueraient pas car il avait manqué à sa pratique ascétique. Ils avaient donc décidé de l’ignorer pour qu’il ne fasse pas partie de leur groupe d’ascètes rigoureux. À mesure que le Bouddha s’approchait, l’histoire dit qu’ils se sentaient comme des oiseaux dans une cage en feu, ils bouillaient d’envie d’aller le retrouver, et chacun, sans se consulter, s’est spontanément levé pour accueillir le Bouddha. Ils étaient émerveillés du rayonnement, de la splendeur qui se dégageait de sa personne et ils lui ont demandé de les instruire.

Le premier enseignement du Bouddha

Le Bouddha se rend donc à Sarnath et donne son premier enseignement que je vais vous résumer. Il y apparaît comme une sorte de médecin universel. Cet enseignement suit un peu le travail que celui-ci ferait. Tout médecin, lorsqu’il ausculte un malade, doit procéder à un diagnostic, puis à l’étiologie de la maladie, puis il doit faire un pronostic et enfin prescrire un remède. Nous pouvons dire que les quatre vérités que le Bouddha a enseignées suivent ce processus. D’abord le Bouddha procède à un diagnostic de notre existence, ensuite à l’étiologie, ainsi de suite jusqu’au remède qu’il nous donne.

Pourquoi fait-il ce diagnostic ? Parce que l’un des problèmes de notre mal-être vient de notre manque de lucidité et surtout du fait que nous ne faisons pas un bon diagnostic de notre existence. Souvent nous nous méprenons : nous poursuivons des buts en pensant qu’ils valent la peine d’être poursuivis, recherchés, cultivés. Or nous sommes à chaque fois déçus. Ce que l’on obtient n’est pas satisfaisant. Cela vient du fait que nous ne faisons pas le bon diagnostic de notre existence. Nous nous méprenons en pensant que notre bien-être ultime et notre salut, peuvent être vraiment acquis dans cette vie. Nous le croyons la plupart du temps de manière subliminale. Nous sommes un peu des parieurs, des joueurs ; nous sommes tous persuadés de gagner. Mais nous n’avons pas vu que le jeu est truqué, et à part l’excitation de l’espérance nous perdons à chaque fois.