L’esprit d’éveil #3/5

Thinley Rinpoché

Enseignement donné à Dhagpo Bordeaux le 3 mars 2013

Sommaire de cet épisode :
La bodhicitta relative

L’amour et la compassion
Cultiver l’amour
Les différentes formes de compassion
Développer la conscience de la souffrance des êtres
Agir comme une « princesse infirmière »

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La bodhicitta relative

Reprenons le thème de la bodhicitta que nous avons commencé ce matin et dont nous avons vu les aspects relatif et ultime. Nous allons maintenant nous centrer sur la bodhicitta relative qui présente deux aspects et beaucoup de sous-catégories. Il y a d’abord l’aspect intentionnel puis l’aspect d’application. Ce n’est pas exactement la même chose. D’un côté, c’est juste la volition, le souhait sincère, d’atteindre l’éveil pour le bien de tous les êtres mais on ne s’y engage pas activement. C’est un souhait véritable qui s’appuie sur l’amour et la compassion universels. La bodhicitta active, elle, se base sur ce souhait, cette intention, cette motivation, pour en arriver à l’application concrète et à l’engagement du bodhisattva qui implique le vœu de celui-ci. Prendre le vœu de bodhisattva c’est, dès lors, s’efforcer de pratiquer les six perfections, les six vertus appelées les six paramitas : la générosité, la discipline morale, l’endurance face à l’adversité ou la patience, l’enthousiasme ou la joie dans l’accomplissement des vertus, la contemplation méditative et la sagesse, le développement de la sagesse, la perfection de la sagesse. Ce sont là les six paramitas. C’est faire le vœu de s’appliquer, selon ses capacités et progressivement, dans ces différentes vertus qui nous aident à avancer vers l’éveil.

Venons-en maintenant, plus précisément, à la bodhicitta d’intention qui s’appuie sur l’amour et la compassion, deux termes que nous utilisons beaucoup et que nous comprenons la plupart du temps assez confusément. Nous confondons souvent l’amour avec le désir, l’amour avec l’intérêt personnel. Nous confondons également la compassion avec la pitié. Il nous faut donc très clairement analyser ces deux sentiments. D’une manière générale, on considère qu’il y a certaines conditions indispensables au développement de la bodhicitta, parmi lesquelles le développement de l’amour et de la compassion. Mais il y a aussi d’autres facteurs à prendre en compte dont certains dépendent de nous et d’autres pas.

Nous confondons souvent l’amour avec le désir, l’amour avec l’intérêt personnel (photo Congerdesign par Pixabay).

Il s’agit d’abord d’une disposition, d’un attrait à développer ces qualités. Il y a des personnes qui ne sont pas du tout enclines à développer l’amour et la compassion universels car la force de leurs afflictions, leurs dispositions sont telles que, même lorsqu’elles approchent la voie vers l’éveil, elles ne peuvent concevoir la délivrance de l’existence conditionnée au-delà de leur propre salut. Se consacrer véritablement à l’altérité est une disposition quelque peu exceptionnelle qui suppose que l’on puisse entendre l’enseignement sur la bodhicitta et que l’on soit également vraiment mûr pour la développer, ce qui est le fruit de mérites, de nombreux mérites dit-on. Cette disposition est donc l’une des conditions.

Une autre est d’avoir entendu des enseignements sur la question. Si l’on ne nous instruit pas sur la bodhicitta, il est rare de la développer spontanément. Ces instructions dépendent également d’un maître, de quelqu’un qui, lui-même, en a une très bonne connaissance et qui peut vous instruire, vous aider à la développer et transmettre les vœux de bodhisattva. Cela dépend enfin, en grande partie, du fait que le Bouddha nous ait enseigné cet accès vers l’éveil. Il y a donc un certain nombre de conditions extérieures favorables à cet accès. Mais il est dit, malgré cela, que la principale condition sur laquelle s’appuie la bodhicitta et à laquelle on ne peut se soustraire, c’est le développement de l’amour et de la compassion.

L’amour et la compassion

Abordons l’amour. Je vais définir brièvement les différentes catégories d’amour. D’abord l’amour qui se porte sur les êtres sensibles, sur les autres en général, c’est-à-dire un amour basé sur notre saisie dualiste, puis l’amour éclairé par la sagesse, le discernement, sans parti pris sur la réalité, enfin l’amour et la compassion qui se situent dans un cadre non duel et qui, en ce sens, n’ont pas d’objet, au-delà de la distinction sujet-objet. Voilà ces trois catégories.

La première forme d’amour, l’amour de tous les êtres sensibles, est universelle en ce sens qu’il n’est pas porté à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes mais de tous les êtres sensibles sans exception, qu’ils soient faibles ou forts, beaux ou laids, bons ou méchants.

Comment définir cet amour-là ? Il se caractérise par la joie et l’appréciation. Voici un exemple qui peut vous aider : imaginez un parent qui a un enfant unique qu’il n’a pas vu depuis très, très longtemps. Le jour où il l’aperçoit et il est très heureux de le voir. Il éprouve un sentiment de joie, d’appréciation. Il est empreint d’une grande bienveillance, son souhait est de le voir heureux, de vouloir son bien, que tout aille pour le mieux pour lui. C’est cela le sentiment d’amour. C’est cela l’amour. Il n’est pas égoïste, il ne se fonde pas sur la possession ni sur l’avoir, ni sur l’intérêt, il n’est pas concupiscent non plus, à l’image du désir, sexuel ou autre. C’est simplement le fait d’apprécier, d’aimer la personne pour ce qu’elle est, comme elle est et de vouloir son bien. C’est ce que nous nommons l’amour.

La compassion s’en distingue en ce sens que, sans l’amour, la compassion est impossible car elle s’appuie en quelque sorte sur lui pour s’exprimer. D’autre part, si l’amour est strictement le fait d’apprécier et d’aimer, de chérir les êtres, la compassion, elle, se situe au niveau des difficultés dans lesquelles se trouvent ces êtres que l’on chérit. Elle est le contraire de l’indifférence. C’est le fait que l’on ne puisse pas tolérer et accepter les difficultés que d’autres endurent et que l’on souhaite aider ces personnes à surmonter la souffrance qu’elles éprouvent. Nous pouvons distinguer l’intention de ce sentiment de la motivation qui en découle. Imaginons-nous toujours dans la même situation du parent qui retrouve son enfant unique et de sa joie de le revoir. Il découvre en même temps que cet enfant est atteint d’une maladie mortelle. Il éprouve du désespoir de savoir son enfant en train de souffrir. Ce sentiment-là est la compassion. Quelle motivation en découle ? C’est la volonté de l’aider à sortir de cette difficulté, la volonté de le sauver de cette souffrance. Ce que nous nommons la bodhicitta s’appuie sur ces deux sentiments.

Cultiver l’amour

Regardons plus précisément comment cultiver ces deux sentiments. D’abord comment cultiver l’amour ? Nous pourrions observer si nous connaissons ou non ce sentiment. Parfois nous ne le connaissons que partiellement et souvent de façon incertaine ou empreinte d’attentes, d’espérances, de craintes, de toutes sortes de choses. Essayons de regarder en soi cet amour, au sens le plus pur du terme, qui nous pousse à l’abnégation. Regardons et apprécions véritablement en nous-mêmes les qualités de cet amour, ses bienfaits que nous avons décrits ce matin : une meilleure protection pour soi, le meilleur cadeau que l’on puisse faire à autrui, la meilleure attitude que l’on puisse avoir. Apprécions déjà cette qualité, retrouvons-la en nous et apprécions-la.

Voyons ensuite qu’elle est l’expression naturelle de notre esprit, que nous l’avons en nous, et qu’elle dépasse en fait notre égarement, notre ego, notre saisie de soi et nous permet d’aller au-delà de notre condition illusoire. En ce sens, pesons toute la portée, toute la force de l’amour, ce qui nous conduira à voir comment cultiver ce sentiment, ce que nous pouvons faire de mieux pour nous et pour les autres, à quel point cela est si important de le cultiver de la façon la plus authentique, la plus pure possible.

Quand on a des difficultés, il est important de considérer les autres avec gratitude. Ce qui nous empêche d’avoir de l’amour, c’est notre indifférence aux êtres, aux autres, notre absence de gratitude à leur égard. On pense que l’homme est un loup pour l’homme, l’enfer c’est les autres… etc. Tel est le genre d’attitudes négatives que nous avons à l’égard des autres êtres sensibles.

Ce qui nous empêche d’avoir de l’amour, c’est notre indifférence aux êtres, aux autres, notre absence de gratitude à leur égard (photo by Alexandre Debiève on Unsplash).

Comment surmonter cet obstacle pour développer un véritable sentiment d’amour universel ? Il nous arrive d’avoir de l’ingratitude, voire de l’agressivité, à l’égard des êtres qui nous sont le plus proches et qui ont fait le plus pour nous. Prenant leurs bienfaits pour un dû, nous n’avons aucune reconnaissance pour les choses positives qu’ils nous ont apportées. Pensons, par exemple, d’abord à nos parents, en particulier à notre mère qui nous a donné la vie et sans laquelle nous ne serions pas là aujourd’hui. Pensons à toutes les difficultés qu’elle a pu endurer pour nous concevoir, nous mettre au monde, nous nourrir, à toutes les actions négatives qu’elle a pu entreprendre afin de nous sauver la vie, de nous protéger, aux nombreuses fois où elle nous a changé, donné à manger. Quand nous sommes très, très vieux et que nous avons besoin que quelqu’un nous change, il n’est pas facile de trouver une personne qui le fasse avec autant d’amour que notre mère. Elle l’a fait pendant de nombreuses années, nous a appris à parler, nous a appris à manger, à marcher. Sans son aide nous ne serions pas en vie et nous lui devons donc énormément. Il est important de savoir éprouver de la gratitude à l’égard de ceux qui nous ont aidés. Si nous arrivons à avoir cette gratitude, basée sur une attitude d’appréciation et de respect, nous voyons les choses pour ce qu’elles sont, non à travers notre ego ou notre situation personnelle mais pour ce qu’elles sont réellement. Et si nous arrivons à avoir ce sentiment de gratitude et d’appréciation à l’égard de nos parents, nous pourrons ensuite le transposer à d’autres êtres sensibles, considérer tous les autres êtres sensibles comme nos propres parents.

Pourquoi le faire avec ceux qui ne sont pas nos parents ? Il convient d’éclairer notre réflexion par l’enseignement sur la coproduction conditionnée que je vous ai expliquée hier et qui montre que chaque être sensible n’a pas de début, n’a jamais commencé, que nous sommes tous dans l’illusion, que tous les êtres sensibles sont dans l’illusion et, qu’en ce sens, il existe un lien entre nous tous sans exception. Les rapports entre nous ont été multiples dans l’infinité de nos illusions et, dans tous ces rapports, il est sûr que chaque être sensible a été un jour notre parent. Chaque être sensible est en réalité un parent en puissance ou fut un parent pour nous. Du fait de cette coproduction conditionnée et de ce lien, du fait de l’illusion dans laquelle nous nous trouvons tous, il existe un lien infini entre les êtres. Ce genre de réflexion peut nous aider, d’une part, à cultiver un vrai sentiment d’amour et, d’autre part, à étendre ce sentiment d’amour à tous les êtres sensibles sans exception.

Jusqu’à quel point doit-on le cultiver ? Ce n’est pas spontané, c’est une pratique qui va peu à peu changer notre attitude à l’égard d’autrui et développer la bienveillance et l’amour. À force de nous entraîner, de poursuivre notre réflexion, de cultiver ce sentiment, de tant de valeur, il arrivera un jour où le simple fait de penser à un être sensible, le simple fait de voir un être sensible suscitera tout de suite en nous de l’amour, de la bienveillance. Et, par la suite, ce qui nous préoccupera dans notre vie, dans cette pratique de l’amour, ne sera plus nous-mêmes mais, avant tout, les autres. Aujourd’hui, nous sommes tous plus préoccupés de nous-mêmes que de ce qui arrive aux autres. C’est d’abord nous-mêmes, notre façon de voir les choses, notre vie, notre confort… etc.

Les textes disent que lorsque votre préoccupation première, aussi bien dans votre vie de tous les jours que dans vos rêves, c’est d’abord les autres, vous avez réellement commencé à cultiver l’amour, vous êtes à un bon degré d’entraînement. Cette forme d’amour est considérée comme l’une des formes de mérite les plus importantes qu’on puisse accomplir. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit ce matin, j’ai parlé de la forme de générosité supérieure comme le meilleur don que l’on puisse faire à autrui.

Dans le bouddhisme, on attache une grande importance à accumuler du mérite. Et l’une des manières de le faire est de prendre connaissance des qualités de l’éveil et de l’éveillé et de développer pour celles-ci de l’admiration qui va, elle-même, nous aider à les développer en nous. En nous efforçant d’aller vers ces qualités, de les développer, en se consacrant par exemple à des actes de charité, en faisant des offrandes au Bouddha, en aidant les pauvres… etc., nous développons les qualités de l’éveil. Et il est dit que l’amour- compassion est la plus grande forme d’offrande que l’on peut faire.

Cultivez ainsi l’amour. Sans cet amour, nous éprouvons, face à la souffrance de l’autre, quelque chose qui nous dérange mais n’est pas tout à fait de la compassion, il s’agit plutôt de pitié. La compassion se distingue de la pitié car elle s’appuie sur l’amour. On apprécie vraiment autrui et on veut sincèrement que cette personne puisse s’affranchir et sortir de la souffrance qu’elle endure.

Les différentes formes de compassion

Distinguons maintenant différentes formes de compassion. Il y a d’une part la compassion que suscite la perception de la souffrance chez autrui : nous voyons quelqu’un qui souffre physiquement, psychiquement ou qui est en difficulté et nous nous rendons compte de cette souffrance qui suscite en nous de la compassion.

Il y a une deuxième forme de compassion qui prend en compte l’égarement et l’ignorance des êtres qui, tout en voulant leur bien, créent leur propre souffrance. Quand on se rend compte de la bêtise des êtres, de l’absurdité de la vie qu’ils mènent, de l’absurdité de leur existence, on ne peut qu’éprouver de la compassion. Lorsque nous comprenons la causalité des actes à la lumière des enseignements, nous voyons ceux qui ne sont pas éclairés, qui ne sont simplement pas même ouverts à cela et qui perpétuent constamment la souffrance pour eux-mêmes et pour autrui. Et nous pouvons alors, en regard de chaque ignorance, de chaque confusion que les êtres éprouvent, avoir une forme de compassion particulière. Il y a autant de compassions qu’il y a d’égarements, de difficultés, de souffrances particulières éprouvées.

Puis, troisième forme de compassion, la compassion supérieure, éclairée par la perfection de la sagesse, qui est au-delà de la dualité. Ici aussi, dans la pratique, on éprouve de la compassion pour ceux qui ne l’ont pas comprise, qui n’ont pas pu accomplir la perfection de la sagesse et qui restent dans leur égarement.

Vient ensuite la question du nombre des êtres. Comme dans le cadre de l’amour, on essaye d’abord de prendre en compte un nombre limité d’êtres qu’on augmente progressivement. Avec de l’entraînement, on considère d’abord les êtres qui nous sont le plus chers puis des êtres qui sont en grande difficulté, des victimes par exemple. Et si l’on éprouve généralement de l’aversion envers le bourreau mais que l’on comprend qu’il est lui-même, par ignorance, l’instrument de ses propres afflictions, qu’il est en train de créer, par ses actes négatifs, une souffrance morale karmique pour une vie future, qu’il est en train de paver son chemin vers l’enfer, nous aurons de la compassion pour lui. Nous pouvons étendre peu à peu la compassion à l’égard de tous les êtres sensibles dans la difficulté, tous les êtres sensibles dans l’existence conditionnée : les êtres des mondes inférieurs, les animaux, ceux qui sont dans les plus grandes difficultés, autant que ceux qui sont puissants, y compris les dieux qui, malgré toute leur puissance et leur force, sont encore dans la confusion et dans l’égarement. Ainsi nous pouvons étendre la compassion universellement à tous les êtres sensibles. En prenant en compte d’abord les êtres que nous apprécions puis les êtres qui nous sont indifférents, enfin les êtres que nous n’aimons pas et nous allons essayer d’éprouver pour chacun le même amour, de façon équanime, jusqu’à l’étendre à tous les êtres sans exception.

Nous pouvons étendre la compassion universellement à tous les êtres sensibles (photos by Luan Cabral / Nasa on Unsplash).

Considérons un être que nous aimons, que nous savons maintenant aimer et pour qui nous avons beaucoup de gratitude, telle notre mère ou un parent que nous aimons profondément. Le voir dans la souffrance et la difficulté suscite en nous amour et compassion. Si vous considérez maintenant tous les êtres en difficulté, par exemple un insecte, un mollusque, un être en train d’être torturé ou un être dans n’importe quelle difficulté, comme vos propres parents, qu’éprouverez-vous pour eux ? Leurs difficultés vous seront insupportables, vous ne pourrez pas rester indifférents, vous chercherez à les soulager en leur évitant ces souffrances, n’est-ce pas ? Il nous faut penser à toutes les souffrances qu’endurent actuellement les êtres dans la guerre, dans la pauvreté, dans la maladie. Il y a tant d’animaux tués de façon inhumaine et qui subissent des tortures innommables. On pense parfois que nous sommes arrivés aujourd’hui à un développement économique, industriel, technique sans précédent mais est-ce vraiment une évolution au regard de toute la souffrance qu’il crée aussi ?

Développer la conscience de la souffrance des êtres

Nous faisons partie d’un petit groupe de privilégiés et nous sommes au bout de la chaîne alimentaire mais il y a aussi, en parallèle, un nombre extrêmement important d’êtres humains, d’êtres sensibles qui souffrent de la faim. Cela est insupportable, inacceptable, il nous faut donc agir en conséquence, c’est-à-dire essayer, par des choix possibles, de faire quelque chose pour amoindrir cette souffrance.

Nous avons tous comme objectif de vie, la réussite sociale ou économique mais nous l’associons souvent à des réalités qui ne sont pas du même ordre car nous ne comprenons pas la première vérité des êtres nobles ni la deuxième. Nous pensons, par exemple, que la réussite, dans la vie, c’est d’avoir beaucoup d’argent. Mais si l’argent amassé l’a été sur le dos d’un grand nombre d’êtres souffrants, cela n’est pas sans conséquence karmique, sans conséquence morale. Des conséquences que nous devrons subir personnellement. Peut-être, dans ma vie actuelle, vais-je jouir de l’argent que j’aurai gagné sur le dos de personnes que j’ai fait souffrir mais la durée du bien que j’en récolte est infime par rapport à la souffrance qu’il me sera donné de subir karmiquement en rétribution de mes actes. Si un seul instant de haine est capable de détruire des milliards d’années de vertu, que dire de la haine cultivée et mise en application, de l’indifférence, de la cruauté délibérée et sciemment infligée aux autres ? Il en va de ma responsabilité d’être humain de bien voir que je jouis et profite parfois de conséquences d’actions négatives créées par d’autres. Par les choix que je fais, je dois m’assurer de ne pas participer à de tels actes et bien prendre conscience de cela. Les êtres sensibles qui endurent des souffrances ne sont pas fondamentalement différents de nous. Même s’ils n’ont pas notre aspect physique et ne nous ressemblent pas, comme l’huître par exemple, ce sont pourtant des êtres sensibles, conscients, qui souffrent comme nous. Nous sommes tous liés en quelque sorte, en interdépendance et la souffrance infligée à un autre a une conséquence inévitable pour nous-mêmes. Il est donc très important d’y penser. Même s’il n’est pas possible d’éprouver de la compassion pour tous les êtres – on ne peut pas être parfait – même si l’on ne peut pas aider tout le monde, il est important d’essayer au moins de limiter au maximum le mal, les nuisances que nous faisons à d’autres, nuire au moins d’êtres sensibles possible.

Si l’on cultive vraiment cette compassion, il est dit que viendra un moment où il n’y aura rien que nous ne pourrons endurer pour venir en aide à d’autres êtres sensibles. La compassion apporte le courage, donne la force d’endurer toutes sortes de difficultés, de souffrances pour venir en aide à autrui. Souvent les gens imaginent la compassion comme une sorte de souffrance psychique qui nous paralyse. Ce n’est pas ça, la vraie compassion. Au contraire, elle nous donne la dynamique, le courage d’agir et d’aider les êtres, d’aider ceux qui sont en difficulté, de les soulager autant que possible.

Agir comme une « princesse infirmière »

Il est très important, dans l’aide que nous donnons aux autres, de le faire avec lucidité, c’est-à-dire éclairés par la sagesse, d’être conscients des conséquences de nos actes et de faire ce que nous savons réellement faire et non d’agir comme « une princesse infirmière ».

Il faut avoir de la lucidité pour savoir comment aider de façon vraiment bénéfique (photo by National Cancer Institute on Unsplash).

Savez-vous de quoi je veux parler ? Pendant la première guerre mondiale, les soldats du front russe, malades et blessés, étaient soignés en priorité par les princesses de la famille tsarine, désireuses d’aider mais incapables de le faire. C’était le cauchemar des blessés : parce que c’étaient des princesses on ne pouvait pas leur refuser l’accès au front mais elles étaient totalement incapables de soigner correctement. Elles-mêmes ne s’en rendaient pas compte et agissaient en toute bonne conscience. Mais elles torturaient les pauvres malades en essayant de les soigner et il y avait toujours d’autres infirmières qui devaient passer après elles pour refaire les bandages… etc.

Être une « princesse infirmière », c’est cela : penser bien faire tout en infligeant une autre forme de souffrance. Il faut donc avoir de la lucidité pour savoir comment aider de façon vraiment bénéfique et pas seulement pour se donner bonne conscience. Il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte et, en ce sens, c’est une science subtile.