L’esprit d’éveil #2/5

Thinley Rinpoché

Enseignement donné à Dhagpo Bordeaux le 3 mars 2013

Sommaire de cet épisode :
Les cinq chemins
Session de questions / réponses :
– A propos de la parole
– S’aimer soi-même pour aimer les autres ?
– L’éveil, une réalité accessible
– Lucidité et sagesse

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Les cinq chemins

Considérons plus précisément les différentes sortes de bodhicitta. D’une manière générale, nous en distinguons deux : la bodhicitta relative, superficielle, que nous pouvons essayer de cultiver dès à présent et la bodhicitta véritable qui est le fruit, d’une part, de la perfection de la sagesse, du discernement et, d’autre part, de cette perfection de sagesse menée à sa réalisation à travers la pratique contemplative ou méditative.

Les textes distinguent notre condition ordinaire présente et le chemin, les étapes, le parcours jusqu’à l’éveil. Prenons le parcours d’un aspirant bodhisattva et du bodhisattva en chemin. Ce parcours peut être divisé en cinq grandes étapes que nous nommons traditionnellement les cinq chemins successifs.

1. Le chemin de l’accumulation

Le premier chemin se nomme chemin de l’accumulation. À ce degré de la voie, d’une part, nous accumulons du mérite à travers la pratique de la discipline morale et vertueuse (la générosité, la patience, etc.) et, d’autre part, nous commençons la pratique méditative : développement de la concentration, de la stabilité de l’esprit, samatha. Nous cultivons également la perfection de la sagesse mais de manière discursive, à travers un média, c’est-à-dire par le biais du langage ou de représentations.

Nous avons ainsi accès à une compréhension approximative, imparfaite. Elle s’approche de la perfection de la sagesse que nous allons appliquer dans un entraînement méditatif et progressif. Ce sont l’apprentissage discursif et les fondements de la pratique vertueuse qui sont caractérisés par cette première étape.

2. Le chemin de la jonction

La deuxième étape est appelée le chemin de la jonction : chemin qui nous « unit à » ou qui nous « amène à ». En d’autres termes, qui nous amène à la vision, nom du chemin suivant. Bien qu’il y ait quatre étapes principales, la caractéristique est la progression dans la pratique contemplative et méditative : la stabilité de la pratique de samatha ou quiétude. La stabilité de l’esprit est déjà acquise et se perfectionne dans la progression du discernement et de la perfection de la sagesse.

3. Le chemin de la vision

Au fur et à mesure de cette progression, nous arrivons au chemin de la vision qui correspond au réel accomplissement, premier accomplissement dans la perfection de la sagesse, dont on pourrait dire qu’il s’agit d’un éveil partiel. À ce stade-là, l’éveil n’est pas encore parachevé mais on y a accès directement, sans aucun média.

Nous sommes toujours au sein de la culture contemplative. Notre rapport à la réalité est transformé, nous sommes déjà libérés de l’existence conditionnée. Apparaît un degré de liberté. Pour donner une image, notre vision dualiste habituelle et ordinaire est un peu comme une figure gravée dans la pierre, indélébile, ineffaçable. Au fur et à mesure que l’on progresse, elle est d’abord comme un dessin dans le sable, d’une certaine pérennité, mais nous voyons qu’il est illusoire et qu’il peut être effacé. Ensuite, comme un dessin fait dans l’eau, une vague trace reste mais disparaît quelques instants après et, enfin, comme un dessin fait dans le ciel, aussitôt apparu, aussitôt disparu. Il y a donc une saisie dualiste qui s’estompe. On se libère de plus en plus de notre conditionnement et du mal être qui lui est inhérent.

4. Le chemin de l’entraînement

Le chemin de la vision mène au chemin de l’entraînement. Cet éveil partiel acquis va être par la suite perfectionné au travers de l’entraînement. Là, il est question de dix étapes appelées les dix terres des bodhisattvas. C’est au niveau du chemin de la vision que l’on acquiert réellement la bodhicitta absolue. Avant cela, nous parlons de bodhicitta relative puisque cet amour et cette compassion s’appuient sur un regard encore dualiste – le moi-je et autrui, à l’égard de qui j’éprouve de l’amour et de la compassion.

Dès lors que notre saisie dualiste se dissipe, l’amour et la compassion ne sont plus limités par ses œillères et s’expriment pleinement. C’est une autre notion de l’amour et de la compassion. En effet, notre compréhension de l’amour et de la compassion est toujours dualiste. Il y a toujours un objet, une altérité, fut-ce l’infinité des êtres. Cette saisie est maintenant dépassée, l’amour pur, sans aucune entrave et associé à la perfection de la sagesse émerge. Ainsi la qualité de notre esprit s’exprime pleinement.

5. Le chemin sans entraînement

Dès la première terre des bodhisattvas nous ne sommes plus un aspirant bodhisattva mais un véritable bodhisattva par le fait de notre réalisation ou accomplissement de la perfection de la sagesse. Il y a dix terres d’entraînement à partir desquelles nous parlons du chemin sans entraînement qui est l’accès à l’éveil parfait. Tout cela est une science très détaillée.

Voilà pour l’essentiel des deux formes de bodhicitta.

Session de questions / réponses

Avant que nous ne poursuivions, avez-vous quelques questions ?

A propos de la parole

Q : Voilà, j’ai une question à laquelle j’ai réfléchi cette semaine. Elle concerne la parole : la façon dont on parle. Est-ce que la manière de dire les choses ne correspondrait pas soit à la sagesse, si elle est motivée par l’amour, la compassion, la bonté, la bienveillance, soit à l’ignorance, si elle est motivée par les émotions ?

R : Absolument. Mais, en même temps nous ne pouvons pas ramener exactement ces choses très subtiles à cette opposition. Cela dépasse grandement tout ça, qui se situe encore au sein de notre saisie dualiste. Il ne faut pas confondre les différents niveaux, relatif et ultime, mais prendre comme base notre situation ordinaire, notre vie de tous les jours caractérisée par la dualité. Il est donc très important de faire attention à notre motivation, notre intention.

Faisons d’abord une distinction entre la pensée, la parole et les actes. Il faut savoir que toute parole est précédée d’une intention. Parfois sous la force de nos automatismes, de nos impulsions, de nos habitudes, nous ne connaissons pas notre véritable intention. Des choses, que nous regrettons par la suite, sortent de notre bouche ou bien nous voulions susciter une réaction et en fait nous suscitons la réaction inverse. Nous blessons autrui, n’est-ce pas ?

Toute parole est précédée d’une intention (photo by Etienne Boulanger on Unsplash).

Il s’agit donc ici de faire une sorte de petite éducation de soi-même, une introspection : d’abord de bien réfléchir à son intention, à sa motivation. Parfois on a l’impression d’avoir une bonne intention. Mais l’est-elle vraiment ? N’est-elle pas motivée par un intérêt pour soi ? Ensuite, il est important, dans sa façon de s’exprimer, de chercher à se mettre dans les chaussures de l’autre, c’est-à-dire de se demander : « Comment est-ce que moi, j’aimerais entendre ces choses ? Si on me parlait ainsi, qu’éprouverais-je ? » Cela nous aidera à voir comment les autres peuvent réagir à notre façon de nous exprimer et, ainsi, à chercher à exprimer les choses différemment.

Mais il n’y a pas de règle absolue. Il faut voir selon les circonstances, selon les dispositions de la personne, selon la situation. Parfois pour aider quelqu’un, il faut parler d’une manière plus directe ou parfois plus violente. L’important est surtout de regarder sa motivation. Il faut aussi savoir que les autres ne sont pas des ordinateurs et qu’ils réagissent à notre façon de « taper sur la machine ». Cela veut dire qu’à la différence de ceux-ci, autrui saura sentir notre motivation.

Par exemple, si vous programmez un ordinateur d’une certaine manière, il fonctionnera en conséquence et pas autrement. En revanche si je dis quelque chose de violent mais avec amour, l’autre le ressentira et en sera reconnaissant parce que ce n’est vraiment pas fondé sur mon intérêt personnel mais parce que je pense que c’est plus juste ainsi. Il faut garder à l’esprit que les autres sont intelligents et capables d’éprouver et de comprendre. Si nous faisons attention à notre motivation et si nous cultivons vraiment la bienveillance, l’amour et la compassion, dès lors, ce que nous dirons, ce que nous ferons, sera toujours bienveillant.

S’aimer soi-même pour aimer les autres ?

Q : Rinpoché, quand vous parlez de l’amour – de la force de l’amour – ne faut-il pas déjà s’aimer soi pour pouvoir le développer ? Et de quelle manière ?

R : C’est une question très intéressante et délicate. Nous ne nous trouvons généralement pas assez bien par rapport aux attentes de notre ego, n’est-ce pas ? Notre ego veut que nous soyons le meilleur des êtres humains, le plus admirable des êtres humains, parce que tel est notre a priori ou plus exactement notre supposition. Ce qui est assez extraordinaire avec l’ego, c’est qu’il est centré sur lui-même. Il pense qu’il est non seulement un, qu’il existe, qu’il est permanent…etc. mais aussi qu’il est supérieur aux autres, mieux que les autres. Parfois même, il y a une telle concentration sur soi qu’il peut penser : « je suis inférieur aux autres ». C’est là une préoccupation excessive de soi, un mélange d’ego et d’orgueil qui en découle en quelque sorte.

On remarque, par exemple, que si l’on demande à un français : « Quel est le plus beau pays du monde ? », il va dire la France. Et à un bordelais : « Quelle est la plus belle ville ? » il répondra Bordeaux. Le même bordelais se vantera d’abord de sa famille puis, se centrant sur lui-même, trouvera que tout ce qui est à lui est bien et que tout ce qui est aux autres est moins bien. Mais, à l’inverse, il peut aussi penser que tout ce qui est aux autres est bien, tout ce qui est à lui n’est pas assez bien et ne pas voir ses propres qualités.

En fait, le contraire de l’orgueil n’est pas de l’auto dénigrement mais d’avoir un rapport très lucide et juste avec les bonnes situations comme avec les mauvaises. Un de mes maîtres disait, un jour où nous regardions un joli champ, une pelouse avec des fleurs et une crotte de chien au milieu : « Les êtres humains sont quand même curieux. Regarde, c’est tellement beau partout, mais tout le monde se focalise sur la crotte de chien en oubliant tout le reste». Il faut savoir regarder ce qui est beau dans les choses et les situations et pas seulement les défauts, c’est très important.

Regardons nos qualités et nos défauts avec lucidité et non à travers le filtre de nos craintes et de nos espérances (photo by Bruce Mars on Unsplash).

Quand on dit qu’il faut s’aimer soi, il n’y a pas de problème par rapport à ça, on s’aime déjà mais on ne sait pas s’aimer ou, plutôt on s’aime à travers l’orgueil : je veux être ce qu’il veut que je sois. Soit je suis convaincu d’être à la hauteur de mon orgueil, ce qui fait de moi quelqu’un de fat, d’orgueilleux et de dédaigneux parce que je me crois supérieur aux autres, alors je m’aveugle et ne vois plus la situation réelle, soit je tombe dans l’extrême opposé – penser que je ne suis pas assez bien – et je ne me focalise que sur mes défauts, mes imperfections et ne suis plus sûr de moi. Il faut savoir faire preuve de lucidité et de discernement. Il y a, en chacun de nous, des qualités mais également, tant que nous ne sommes pas éveillés, des défauts. Regardons-les avec lucidité et non à travers le filtre de nos craintes et de nos espérances. Car, pour le moment, nous les jaugeons sans cesse à travers celui-ci. Il s’agit de prendre de la distance et de les voir distinctement. Il faut savoir apprécier ses qualités, savoir s’appuyer dessus, sans orgueil, et également voir ses défauts, ses limites et savoir les dépasser, savoir trouver les solutions pour les dépasser. Si vous arrivez à établir ce rapport, il n’y a plus ni craintes ni espérances mais une vraie lucidité, une vraie connaissance de la situation dans laquelle vous êtes.

À cela s’ajoute la question du sens à donner à sa vie. C’est là qu’il est nécessaire de se rappeler l’enseignement sur les Quatre Vérités des Nobles et faire le bilan en soi pour ne pas se méprendre sur le parcours que l’on va suivre, pour faire les bons choix de sa vie. Nous devons vivre en société, avoir une carrière : essayons de choisir un métier qui ne porte pas atteinte aux autres êtres, qui peut contribuer au bien-être de la société, par exemple en trouvant des moyens de subsistance honnêtes et justes, en accord avec la morale, et trouvons aussi les moyens de développer notre propre spiritualité. C’est là tout un programme qui demande une certaine lucidité pour voir les situations en face, pour regarder notre véritable motivation. C’est l’idée d’entrer en amitié avec soi, c’est-à-dire se connaître, savoir cultiver la bonne motivation, savoir faire le bon choix, connaître aussi ses limites. Souvent nos espérances nous portent vers le plaisir, le bien-être, parfois avec excès. Essayons de développer le plus de lucidité possible.

À mon sens et pour répondre directement à votre question « pour aimer les autres, ne faut-il pas s’aimer soi-même ? », l’amour dont on parle dans le cadre de la bodhicitta vient d’une certaine lucidité face à une situation qui englobe non seulement sa propre situation, mais aussi celle des autres. On peut appeler ça « s’aimer soi-même » mais le terme n’est pas juste parce que s’aimer soi-même relève d’un ego excessif. Il s’agit plutôt d’un certain degré de confiance qui découle de la lucidité.

Développer de l’amour et de la compassion n’est évidemment pas donné à tous immédiatement, c’est quelque chose que nous devons cultiver. C’est pour cela que nous allons voir quels sont les moyens et les conditions pour pouvoir les développer. Si cela nous semble inaccessible ou difficilement accessible, c’est parce que ce n’est pas immédiat, parce que nous sommes fortement sous l’emprise de l’ego. Il y a donc tout un entraînement à avoir.

L’éveil, une réalité accessible

Q : Rinpoché, pour en arriver là et répondre à ces attentes, cela veut-il dire pour les bouddhistes, méditation et étude des textes, et pour les non bouddhistes, un regard sur soi, une réflexion méditative ?

R : Peu importe que vous soyez bouddhiste ou pas. C’est juste un moyen. L’important n’est pas de se dire bouddhiste, l’important est de développer cette lucidité et ce discernement pour ne pas s’égarer. Peu importe d’adhérer à certains principes, d’appartenir à un certain groupe, le fait de croire ne me libère pas de l’égarement. Ne pas se méprendre, voilà la réalité. L’éveil est une réalité accessible qui ne demande ni d’appartenir, ni d’adhérer, ni de professer, ni de se suicider pour une cause mais de développer nos qualités naturelles et de dissiper nos défauts, notre confusion. Les moyens utilisés dans le cadre du bouddhisme ou en dehors de ce cadre sont les mêmes.

Le fait de croire ne me libère pas de l’égarement. Ne pas se méprendre, voilà la réalité (photo by Jamie Street on Unsplash).

Lucidité et sagesse

Q : Rinpoché, quand vous parlez d’amour-compassion, vous l’associez toujours à la lucidité et donc automatiquement à la sagesse ?

R : Oui, c’est-à-dire que cette sagesse peut être de degrés différents. J’essaierai, cet après-midi, de vous donner rapidement un bref aperçu sur ce point important de l’enseignement bouddhique qu’est la sagesse. Par exemple, celui qui pense que cultiver la haine est source de bien-être se méprend et manque de lucidité. Lorsqu’il comprend que ne pas cultiver sa haine est une source de bien-être, il fait preuve d’un certain degré de lucidité mais ce n’est pas encore la perfection de la sagesse. Un autre exemple : on peut penser vivre éternellement, penser que la mort n’arrive qu’aux autres, c’est un manque total de lucidité. D’ailleurs beaucoup de nos motivations et de nos actions suivent cet a priori. Or le fait que nous sommes éphémères, que la mort est inévitable, est la seule chose dont nous soyons sûrs.