L’esprit d’éveil #1/5

Thinley Rinpoché

Enseignement donné à Dhagpo Bordeaux le 3 mars 2013

Sommaire de cet épisode :
Un Bouddha et deux approches
Le bodhisattva
La bodhicitta
La grâce du Bouddha
La bénédiction de l’amour

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Un bouddha et deux approches

Mon propos est de vous présenter la bodhicitta dans son contexte, celui de l’enseignement du Bouddha. Aujourd’hui, au sein du bouddhisme, nous distinguons deux courants importants considérés comme des courants d’enseignements authentiques issus du Bouddha.

Il existe deux façons de considérer le Bouddha et sa vie. L’une est de le considérer depuis notre point de vue : un être humain qui a enseigné, parlé, transmis des idées. L’autre, issue de la tradition, est de considérer que le Bouddha, par sa sagesse et surtout par l’éveil qu’il a atteint, est devenu un être sublime aux pouvoirs d’enseignement extraordinaires.

La tradition rapporte que le Bouddha avait une présence rayonnante et surtout que sa parole touchait tous ceux qui l’entendaient. Elle avait des caractéristiques si extraordinaires que chacun, quelle que soit sa nationalité, l’entendait dans sa langue maternelle et ce, quelle que soit sa place dans l’auditoire, près de lui ou non. Il y a ainsi un certain nombre de qualités que la tradition lui attribue. Mais surtout ce qu’il est important de retenir est que le Bouddha n’a jamais rien écrit. Ce dont nous disposons, c’est d’un enseignement rapporté par ses disciples.

Certains disent que le Bouddha n’a jamais rien enseigné. Cela peut sembler très contradictoire, n’est-ce pas ? La question est problématique. Mais en fait, en y regardant bien, c’est subtil et profond. Pourquoi ? Parce que sa présence et sa grâce ne peuvent être réduites à l’enseignement tel que nous l’entendons habituellement : une personne ayant une vue, une opinion, un regard particulier sur la réalité, qu’elle transmet à quelqu’un. Parler de l’enseignement de cette manière est assez limité, limité notamment par les capacités de la personne. Or le Bouddha ne manifestait que son éveil et, manifestant son éveil, il a donné à ses disciples accès à l’éveil. Il leur a montré comment accéder à l’éveil mais cet accès qu’il a transmis ne peut être réduit à l’idée d’enseignement tel que nous l’entendons.

En effet il ne s’agissait pas pour lui de transmettre une opinion, une croyance ou un présupposé. Son enseignement était l’accès à l’au-delà de toutes les croyances, à l’au-delà de toutes les illusions, de tous les égarements et ne pouvait se réduire au langage et aux concepts tels que nous les entendons. Ceux-ci sont des médias, des représentations, et ne peuvent pas traduire l’ultime. C’est en ce sens-là qu’il n’a jamais rien enseigné, ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas donné accès à l’éveil.

Ses disciples ont perçu cet accès à l’éveil différemment, selon leurs capacités, selon leur propre évolution et ils ont essayé de nous le rendre accessible à travers les médias que sont le langage, les concepts. C’est seulement ce à quoi nous avons accès.

Cet accès est une sorte une béquille que nous utilisons et qui doit être dépassée, c’est une barque que nous empruntons pour traverser la mer et dont on n’a plus besoin quand on arrive sur l’île aux trésors. L’enseignement ne se limite pas à lui-même, aux mots, aux concepts, mais pointe vers quelque chose qui les dépasse, c’est-à-dire l’éveil.

Cela renvoie aussi à l’idée que, selon la capacité des disciples, l’accès à l’enseignement peut avoir un degré de compréhension plus ou moins subtil ou grossier. Chacun a compris et retranscrit cet enseignement selon ses capacités. C’est en ce sens que nous distinguons deux approches différentes. Ce ne sont pas des approches qui s’opposent ou se contredisent, ce sont deux approches dont l’une est plus subtile que l’autre. La plus subtile est un peu plus difficile d’accès, l’approche grossière plus accessible à tous.

De même, il y a deux approches dans la pratique et dans notre engagement : un engagement qui peut être facile, une mise en application de la pratique vers l’éveil accessible à la plupart d’entre nous et un engagement qui demande un plus grand courage, un plus grand discernement, une plus grande capacité, qui est un peu plus difficile, plus approfondi.

C’est pourquoi on distingue différents véhicules, différents moyens d’accès vers l’éveil, qui n’ont pas à voir avec des notions d’école, de groupe ou d’appartenance. En effet, affirmer son appartenance au groupe qui donne accès aux enseignements les plus profonds en étant incapable de les comprendre ou de les mettre vraiment en application ne fait pas avancer sur cette voie, ne permet pas de progresser, car cela dépend de chacun et de ses propres capacités et non pas de l’appartenance à quelque chose.

Les deux grandes approches sont donc, d’une part celle très commune de l’enseignement bouddhique caractérisé par l’enseignement des Quatre Vérités des Nobles que nous avons vues hier et, d’autre part, celle que nous abordons maintenant et que l’on appelle l’approche du Grand Véhicule ou approche des bodhisattvas. Celle-ci est plus approfondie et considérée comme plus subtile.

Elle s’est surtout développée au Tibet, en Chine, au Japon, pays héritiers du bouddhisme indien, qui en sont les successeurs indirects et qui ont choisi cette approche plus subtile et plus profonde sans renier pour autant la première qu’ils mettent également en pratique.

Nous distinguons les enseignements du Bouddha en terme de cycle mais aussi en terme d’approche : le sens provisoire et le sens certain qui est l’intention même du Bouddha. Il a donné des enseignements adaptés à certaines personnes ou situations, il les a rendus accessibles. S’il l’avait fait directement de façon plus subtile cela n’aurait pas été compris. Il a enseigné pendant plus de quarante-cinq ans et ses enseignements sont regroupés en trois grands cycles que l’on appelle traditionnellement les trois mises en mouvement de la Roue du Dharma.

Le premier cycle est caractérisé par l’enseignement sur les Quatre Vérités des Nobles. Le deuxième cycle concerne la perfection de la sagesse et est une approche plutôt apophatique par rapport à la voie, par rapport à l’esprit… etc. Le troisième met en avant les qualités inhérentes à la nature de notre esprit. Ces deux derniers cycles sont liés à la voie des bodhisattvas.

Le bodhisattva

Le terme bodhisattva est très intéressant et il nous faut le connaître correctement, étymologiquement. Il est composé de bodhi et de sattva. Le terme bodhi fait référence à l’éveil, à l’image de quelqu’un qui se réveille d’un sommeil profond et des rêves, de l’illusion. La bodhi se définit comme ce qui est libre de toutes les afflictions de l’esprit et de toutes les illusions. Ces dernières sont entièrement dissipées et toutes les qualités propres à notre esprit sont pleinement actualisées, actives. C’est comme un lotus totalement éclos, notre esprit et toutes ses qualités sont pleinement épanouis et toutes les entraves, toutes les illusions sont entièrement dissipées. Cela fait donc référence à l’éveil tandis que le terme sattva fait référence à la pensée courageuse (sat la pensée, l’intention d’atteindre l’éveil). Littéralement, bodhisattva veut dire : celui qui est mû par l’intention et la courageuse motivation d’atteindre l’éveil.

Pourquoi courageuse ? Le bodhisattva ne veut pas simplement son salut mais veut atteindre l’éveil pour le bien de tous les êtres sans exception. Parfois on comprend la distinction entre le Mahayana (le Grand Véhicule ou Véhicule des Bodhisattvas) et le véhicule commun, comme étant la présence ou non d’un amour et d’une compassion universels. En fait, la distinction ne se situe pas là. Les deux approches impliquent le développement de l’amour et de la compassion. Mais elles se distinguent par rapport à l’engagement et au courage dont fait preuve le pratiquant. La distinction est là, j’y reviendrai plus tard.

Reprenons le terme bodhisattva : il est utilisé pour désigner un bouddha en devenir. Par exemple, dans les récits des vies antérieures du Bouddha qu’on nomme les Jâtakas, le Bouddha est toujours nommé le Bodhisattva et cela quelle que soit la tradition bouddhique.

Le Bouddha a raconté un certain nombre de réminiscences qu’il avait de ses vies antérieures pendant lesquelles il a œuvré pour le bien des autres et progressé vers l’obtention d’un éveil susceptible d’avoir des conséquences pour tous. Il partage ces réminiscences avec nous afin de montrer soit des points sur la causalité entre notre intention et ce que nous devenons, soit différents points d’enseignement telle l’importance de certaines attitudes, de certaines pensées.

Par exemple, le Bouddha se souvenait avoir été, dans l’une de ses vies antérieures un prince qui avait un cornac dont le travail était de prendre soin de ses éléphants. Un jour, lors d’une promenade, l’un des éléphants, qui était en période de reproduction (et, dans ces moments-là, ils deviennent véritablement incontrôlables) et est devenu fou sous l’impulsion de ses hormones, de ses émotions et de son désir. Le prince et son cornac ont réussi à sauter sur une branche et à se sauver. Le prince réfléchit à cette situation et dit au cornac : « Pourquoi n’as-tu pas pu contrôler ton éléphant ? » Celui-ci lui répondit : « Je peux contrôler son corps, je ne peux pas contrôler son esprit. » Et le prince vit là que tous les efforts sur le corps ne sont pas aussi efficaces que ceux sur l’esprit.

Cette anecdote nous montre l’importance de notre esprit sur nos actions. Nous ne pouvons pas contrôler notre esprit par notre corps mais, si notre esprit est dompté, notre corps l’est naturellement. Elle souligne ainsi l’importance d’apprivoiser l’esprit. Ce dernier est un peu comme un éléphant sauvage, il est totalement débridé, sous l’influence de ses habitudes, de ses pulsions et, surtout, sous l’influence de son égarement. Il est donc important, pour notre liberté et notre bien-être, qu’il devienne en quelque sorte ami avec lui-même, commence à se connaître, s’apprivoise.

Notre esprit est un peu comme un éléphant sauvage, débridé, sous l’influence de ses habitudes, de son égarement. (Photo by Benny Vincent on Unsplash)

Nous verrons d’autres exemples par la suite mais, pour revenir au terme bodhisattva, ce dernier désigne celui qui est en phase de devenir un être éveillé. Quelle est la raison qui fait que notre esprit est ainsi en opposition avec nous, nous qui avons la même nature fondamentale que le Bouddha, c’est-à-dire les mêmes qualités, le même potentiel ?

La bodhicitta

Nous possédons les mêmes possibilités d’éveil que le Bouddha mais nous ne sommes pas voués à devenir immédiatement un bouddha. Ce qui fait la différence est le sujet de l’enseignement qui nous réunit aujourd’hui : la bodhicitta.

Aussi allons-nous examiner ce terme qui est très proche du terme bodhisattva : bodhi fait référence exactement à la même chose et citta veut dire la pensée, l’intention, alors que sattva signifie : celui qui a cette intention et ce courage.

Plus précisément, qu’est-ce qui caractérise l’intention nommée bodhicitta ? D’une manière générale, nous définissons la bodhicitta comme l’intention d’atteindre l’éveil parfait pour le bien de tous les êtres sensibles sans exception. Cela implique qu’une telle intention s’appuie sur un sentiment d’amour et de compassion universel.

J’ai évoqué, précédemment, l’idée de courage. C’est très important. Tous les enseignements et pratiques bouddhiques invitent en effet à développer de l’amour et de la compassion. C’est un des fondements de l’enseignement. Il n’est donc pas possible de dire que ceux qui suivent le véhicule commun ne cultivent pas l’amour et la compassion. Ce n’est pas le propre du véhicule des bodhisattvas. La distinction essentielle consiste en le courage.

Pour mieux comprendre, nous pouvons utiliser une image donnée par le Bouddha lui-même dans un texte : imaginons deux parents qui ont un enfant qu’ils aiment. En jouant, cet enfant tombe dans une fosse septique, un lieu extrêmement sale et dangereux. Les deux parents vont évidemment accourir pour venir en aide à leur enfant et, peut-être, seulement l’un des deux aura-t-il le courage de sauter dans la fosse pour sortir l’enfant. Peut-on dire alors de celui qui va sauter pour sauver l’enfant, qu’il aime plus son enfant que l’autre? Non. On ne peut pas dire qu’il y ait une différence de degré d’amour mais une différence de degré de courage à affronter une difficulté pour vraiment mettre en application cet amour. C’est cela qui fait la distinction ici et qui met à part le bodhisattva parce que celui-ci va renoncer à sa sortie de l’existence conditionnée, à savoir le samsara.

Les pratiques communes du bouddhisme nous enseignent, à travers les trois entraînements, les moyens de dissiper toutes les afflictions de notre esprit, la saisie de soi et l’ego et, ainsi d’accéder, à la cessation du mal-être, en d’autres termes au nirvana. C’est cela la vraie liberté, mais cela n’a pas dans l’immédiat une conséquence pour les autres êtres, cela n’a pas la même portée que l’éveil parfait. Ce dernier se situe au-delà du samsara et du nirvana, c’est un éveil sans demeure, qui a une influence sur tous les êtres et c’est cela que souhaitent les bodhisattvas.

Pour en revenir à la bodhicitta, nous pouvons la caractériser en terme de degrés mais également en terme de causes qui nous permettent de la développer. Comment procéder ? Son développement s’appuie sur l’amour, la compassion, la sagesse et la perfection de la sagesse, différents points dont nous reparlerons. Nous allons d’abord regarder les différentes sortes de bodhicitta puis nous verrons les moyens de la développer.

Pouvoir exprimer l’amour ou la compassion est d’une très grande force positive (Photo by Aarón Blanco Tejedor on Unsplash).

La bodhicitta s’appuie sur l’amour et la compassion universels. La bodhicitta, c’est-à-dire le fait de développer cette attitude véritablement altruiste qui peut être caractérisée par l’abnégation, est quelque chose que nous avons tous en potentiel du fait que nous sommes de la nature d’un bouddha, du fait que l’ego n’est pas notre véritable nature. L’ego ne nous caractérise pas fondamentalement, car si c’était le cas, il n’y aurait jamais aucune possibilité de s’exprimer en dehors de ce rapport à l’ego. Or nous voyons que tout être peut exprimer de l’amour et de la compassion même à un degré moindre. Pouvoir exprimer l’amour ou la compassion est déjà quelque chose d’une très grande force positive.

Lorsque nous pensons à un acte, au karma, à une action, nous pensons souvent à une action concrète – dire ou faire quelque chose – mais nous ne pensons jamais à l’esprit comme étant quelque chose d’efficace en terme d’action. Or les sentiments que nous éprouvons peuvent être extrêmement puissants. Ceux de la nature des afflictions, comme la haine, sont extrêmement négatifs. Un seul instant de haine a le pouvoir de détruire mille milliards d’années de mérite accumulé. Sa force est particulièrement puissante.

Mais, à l’inverse, un seul instant d’amour véritable, sincère, désintéressé, est d’une puissance positive beaucoup plus grande encore. C’est donc réellement une force incommensurable que nous avons en nous.

La grâce du Bouddha

Voici une parenthèse qui a son intérêt : d’un côté, nous avons dit que le Bouddha ne pouvait pas nous aider pour dissiper notre souffrance ni même nous « donner » son éveil. Mais, d’un autre côté, nous parlons aujourd’hui de la grâce du Bouddha, d’un éveil qui a une conséquence sur tous les autres êtres. N’est-ce pas contradictoire ?

Alors une question se pose : si le Bouddha a une grâce, comment opère-t-elle ? Les textes décrivent la grâce du Bouddha comme totalement spontanée et universelle. Ils donnent une image : la grâce du Bouddha est semblable au soleil. Quand le soleil brille dans le ciel, il ne fait pas de distinction entre la France, l’Allemagne ou l’Espagne. Il brille sur tous les êtres sans exception. Ceux-ci sont touchés par la lumière du soleil et ce dernier ne pense pas « Je vais briller pour untel et pas pour untel » ou bien « Aujourd’hui je vais faire le bien d’untel et pas d’un autre ». C’est sa nature d’être comme cela. Tous ceux qu’il touche, il les réconforte, il les réchauffe.

Une autre image : celle des points d’eau qui se trouvent sur la terre. Il est de la nature du soleil de se refléter dans tous les points d’eau. De même, il est de la nature de la grâce du Bouddha de toucher tous les êtres sensibles. Il se peut que certains êtres soient plus ou moins touchés, comme certains points d’eau qui, par leur situation, peuvent refléter plus ou moins parfaitement le soleil. Certains se trouvent au fond de la terre et le soleil ne peut pas les atteindre mais cela ne signifie pas qu’il n’est pas dans leur nature de le refléter, ce sont les circonstances qui ne le permettent pas.

D’autres le reflètent, mais imparfaitement, troublés par le vent, couverts par des feuilles. D’autres encore le reflètent fidèlement comme un miroir ou comme des lacs cristallins de haute montagne. De même, la grâce du Bouddha peut toucher les êtres plus ou moins différemment et ce n’est pas le fait du Bouddha mais des circonstances et des conditions différentes dans lesquelles chaque être sensible se trouve.

La grâce du Bouddha est semblable au soleil brillant sur tous les êtres sans exception (Photo by Kyle Arcilla on Unsplash).

Comment procède cette grâce, puisque le Bouddha ne peut pas nous aider malgré nous? Je vais vous raconter un jâtaka, afin d’illustrer ce point. Le Bouddha a raconté que dans une vie antérieure il avait sans cesse cultivé l’amour, les sentiments d’abnégation et de bienveillance. L’amour est un sentiment d’une puissance extraordinaire. C’est, pour celui qui le cultive, la plus grande protection dont il puisse se doter et, pour les autres, c’est le plus grand cadeau qu’il puisse donner, le plus grand don qu’il puisse faire.

La bénédiction de l’amour

Dans le bouddhisme, la pratique de la générosité comporte quatre formes de don.

La première est le don d’objets matériels. Cela ne veut évidemment pas dire donner des choses avec lesquelles les gens puissent se faire mal mais des choses bienfaisantes, qui aident les êtres : des vêtements à ceux qui ont froid, de la nourriture à ceux qui ont faim, ces dons matériels que nous faisons tous et que nous pensons être la générosité d’une manière générale.

La deuxième forme est le don de protection : il s’agit ici de secourir, de protéger quelqu’un en danger ou en difficulté.

La troisième est le don de la connaissance, de la sagesse, de l’enseignement : « Donner une carotte à quelqu’un le nourrira un après-midi, lui apprendre à cultiver des carottes le nourrira toute sa vie. » Mais ici, il s’agit plus particulièrement du don de l’enseignement, c’est-à-dire ce don qui permet aux êtres de progresser vers l’éveil. C’est le plus grand don que l’on puisse faire et c’est le cadeau que le Bouddha nous a fait. Nous lui en sommes en ce sens redevables.

Enfin le quatrième don, considéré comme supérieur, c’est le don de l’amour, aimer les êtres.

Nous allons voir dans cette histoire ce qu’est un véritable don et comment procède la grâce du Bouddha. Elle raconte qu’il était un prince si bienveillant et si bon que tous ses sujets ainsi que ceux de tous les autres royaumes voisins, les rois et les princes l’aimaient et le respectaient. Personne ne lui cherchait jamais querelle. Ses sujets étaient également devenus bienveillants les uns envers les autres. La force de l’amour est telle qu’elle suscite l’amour chez les autres. C’est ça le don que l’on fait. Même les plus agressifs envers nous peuvent être transformés si l’on sait répondre à leur agression avec amour. Cependant, dans ce royaume vivaient également des sortes de démons, de monstres, de vampires qui se nourrissaient du sang des meurtres. Comme plus personne ne s’entre-tuait sous l’influence de la bonté de ce prince, ils avaient faim, n’ayant plus rien à manger. Ils allèrent donc se plaindre au prince, source de leur problème. Ce dernier, plein de bonté, fut ému par leurs difficultés. Il se trancha les veines pour les nourrir de son sang et fit ce vœu : « Par ce don, puissé-je, lorsque j’atteindrai l’éveil, vous mener, vous également, à l’éveil et puissiez-vous devenir mes premiers disciples. » Ces démons, bien que d’une malveillance extrême, furent profondément touchés par ce geste. Ils éprouvèrent eux-mêmes de l’amour et, par la force de cet amour et du vœu du bodhisattva, ils devinrent les cinq compagnons ascètes du bouddha et ses cinq premiers disciples, ceux qui entendirent pour la première fois les enseignements des Quatre Vérités des Nobles.

Quand on regarde précisément cette histoire, on voit comment s’opère la grâce de ce bodhisattva : c’est parce qu’il a fait preuve de tant d’amour et de compassion qu’il a suscité en chacun l’émergence de l’amour et de la compassion qu’ils avaient en eux, des qualités inhérentes à leur personne. Quant à eux, c’est par le fait d’avoir éprouvé cet amour sincère et cette compassion, sentiments puissants et correspondant à leur véritable nature, qu’ils ont accumulé un mérite, un karma positif immense qui a créé les conditions leur permettant, bien des vies après, de renaître auprès du Bouddha et d’être ses premiers disciples.

Ainsi s’opère la grâce du Bouddha : il n’aide pas les êtres malgré eux mais crée et suscite les conditions qui les conduisent à mûrir et à évoluer. Il n’accomplit pas cette évolution à leur place, les êtres doivent l’accomplir par eux-mêmes en éprouvant sagesse, discernement, amour et compassion.

L’une des conditions extérieures à laquelle nous avons aujourd’hui accès est son enseignement. Mais pas seulement à son enseignement. Il est dit que la grâce, la bonté, le mérite du Bouddha s’expriment pour tous les êtres. Si nous ne pouvons pas la voir telle qu’il le souhaiterait, du moins en voyons-nous déjà, malgré notre confusion, les bienfaits immenses, fruits des souhaits de son éveil parfait. C’est juste une petite illustration sur le fonctionnement de la grâce du Bouddha. Il ne crée pas les conditions malgré nous. Toutefois, pour que nous puissions y être réceptifs, certaines dispositions nous sont nécessaires. L’éveil est notre héritage, à nous de savoir l’accueillir.

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