Comprendre la réalité

Dongsung Shabdrung Rinpoché

Un enseignement sur les 4 sceaux du dharma

Épisode 1

Introduction

De son vivant, le Bouddha a donné de nombreux enseignements ; le dernier enseignement que le Bouddha a donné quand il s’apprêtait à passer dans le Nirvana à Kuchinagar à l’âge de 84 ans, portait sur les quatre sceaux du dharma. On parle des quatre sceaux, car ce sont les quatre caractéristiques qui marquent tout les enseignements du Bouddha. Tout l’enseignement du Bouddha en terme de vue est marqué par ces quatre sceaux.

Ces quatre sceaux sont des compréhensions auxquelles nous parvenons par la réflexion, c’est à dire, la compréhension du mode d’être des phénomènes, du fonctionnement des choses. Cet enseignement nous permet de comprendre comment fonctionne le monde, ce qu’il est et ce qu’il n’est pas.

Ces quatre enseignements qui scellent l’enseignement du Bouddha sont :

Tous les phénomènes composés sont impermanents.

Tous les phénomènes contaminés sont souffrance.

Tous les phénomènes sont vides et dépourvus d’un Soi

Le Nirvana est paix.

Remarquons d’abord qu’entre les deux premiers sceaux, la formulation est différente : « Tous les phénomènes composés sont impermanents » et « Tous les phénomènes contaminés sont souffrance ». On ne dit pas « tous les phénomènes sont souffrance », mais : « tous les phénomènes contaminés sont souffrance ». Il y a des phénomènes composés qui ne sont pas contaminés par la souffrance. Par exemple, la vérité du chemin est un phénomène composé, mais ce n’est pas un phénomène contaminé, donc il n’est pas cause de souffrance. Le 3ème sceau dit : « Tous les phénomènes sont vides et dépourvu d’un soi ». Ici, il s’agit de tous les phénomènes, quels qu’ils soient. On voit que dans les trois cas on ne parle pas de la même chose. Au début on parle des phénomènes composés et il y a des phénomènes composés et des phénomènes non composés. Ce sont les phénomènes composés qui sont impermanents. Ensuite on parle des phénomènes contaminés, il y a des phénomènes contaminés et il y a des phénomènes non contaminés, mais ce sont les phénomènes contaminés qui sont souffrance. Et dans le 3ème sceau il est dit : « Tous les phénomènes sont vides et dépourvu d’un soi ». Il s’agit ici de tous les phénomènes c’est à dire les phénomènes composés et non composés, les phénomènes contaminés et non contaminés. Tous les phénomènes sans exception sont vides et dépourvus d’un soi, d’une essence. Nous allons expliquer cela en détail.

Le premier sceau :
« Tous les phénomènes composés sont impermanents ».

Ce que l’on appelle un phénomène composé c’est un phénomène qui apparait sur la base de causes et de conditions ; le Bouddha explique que tous les phénomènes qui dépendent de causes et conditions ne sont pas permanents, ne durent pas éternellement, ils sont impermanents. Lorsque l’on parle de « non permanence » ou d’impermanence, il y a deux aspects. Il y a l’impermanence en terme de continuité et puis il y a l’impermanence grossière qui est l’impermanence que nous pouvons percevoir. Par exemple, le fait que les choses cessent, que les fleurs fanent, que les maisons se cassent, que l’on meure. Les phénomènes composés ne durent que pendant un certain temps et puis ils cessent, s’interrompent à un moment donné.

Sable, eau, nuages, bâtiments, personnes, émotions, pensées, etc : tous les phénomènes composés sont impermanents.

L’impermanence, le changement même.

Souvent, lorsque l’on réfléchit à l’impermanence, on pense à la destruction, au fait que les choses s’épuisent, à la mort et on a l’impression que l’impermanence est quelque chose de très négatif. Ce n’est pas très agréable à entendre parler de ces différents aspects de la finitude des choses. Mais l’impermanence signifie aussi le changement, tout simplement. Effectivement la mort, l’épuisement, la destruction, sont l’expression du changement, mais, de façon plus vaste, nous pouvons percevoir l’impermanence comme étant le changement en général. Il y a toutefois une utilité à insister sur l’aspect de destruction, de mort, et du fait que les phénomènes ne durent pas. En effet lorsqu’on se trouve dans le samsara, le cycle des existences, nous éprouvons de la souffrance parce que nous sommes attachés aux phénomènes sans être conscients qu’ils sont impermanents. Le fait de comprendre l’impermanence, que les choses vont tôt ou tard cesser, permet de remédier à cet attachement aux phénomènes. C’est la raison pour laquelle l’enseignement aborde l’impermanence à partir de cet aspect afin de nous donner les moyens de remédier à notre attachement. Mais on peut aussi voir l’impermanence d’un point de vue plus positif, comme étant le changement lui-même. Comme le dit Dharmakirti (philosphe et logicien bouddhiste du VIIème siècle) dans le Pramānavarttika (un commentaire sur la connaissance valide) : « La naissance même est la destruction. Les choses apparaissent et cessent, à l’instant même où elles apparaissent« . Il n’y a pas une cause extérieure qui va créer la destruction, qui va détruire le phénomène apparu. C’est la nature même d’un phénomène que d’apparaître et de cesser.

L’impermanence grossière

L’impermanence grossière est quelque chose d’évident, nous pouvons constater par nous-mêmes que les choses cessent, que les êtres meurent, néanmoins, nous continuons de saisir les choses comme étant permanentes. Nous vivons comme si nous allions rester 1000 ans, nous mettons tout en œuvre pour nous-mêmes, pour nos enfants, et petits enfants ; on se comporte comme si on allait vivre toujours, alors qu’il est évident que nous allons mourir. Bien que ce soit quelque chose qui est facile à comprendre, on ne le prend pas en considération. Considérer l’impermanence ne veut pas dire qu’on ne prépare pas l’avenir, que l’on ne fait aucune préparation aujourd’hui pour ce qui va venir plus tard ; mais nous le faisons avec la conscience de l’impermanence. On prévoit l’avenir sans détourner les yeux du fait que nous allons mourir et que les phénomènes tôt ou tard vont cesser. Cela nous amène à comprendre que la vie humaine actuelle est importante et qu’il faut l’utiliser au mieux. L’utiliser au mieux, c’est faire en sorte de mettre en œuvre un bienfait à long terme ; on ne considère pas uniquement cette vie qui peut cesser à n’importe quel instant, mais on prend vraiment en considération l’avenir et tout l’avenir. On ne se focalise pas seulement sur cette vie, mais à plus long terme sur les vies suivantes et on utilise l’opportunité que l’on a aujourd’hui pour mettre en œuvre un bienfait à long terme.

L’impermanence grossière est évidente ; on peut le constater par nous-mêmes.

Impermanence et karma

Pour ce faire, il est également important de comprendre le fonctionnement du karma, le fonctionnement de la causalité. Les phénomènes sont effectivement impermanents, mais pour qu’un changement soit possible, il faut qu’ils se transforment d’instant en instant. Pour l’instant nous nous trouvons dans la souffrance, mais celle-ci change également d’instant en instant, donc nous pouvons aller vers autre chose que la souffrance, nous pouvons changer le fonctionnement qui en est la cause. Dans la compréhension de l’impermanence, il y a aussi la compréhension de la causalité. Tout dans notre monde se déploie sur la base du fonctionnement de la causalité, que ce soit le monde extérieur ou les êtres, tous dépendent de leurs actions. Leurs actions créent des causes qui vont avoir un effet. Comme nous l’avons vu, toute chose dans le monde change et se transforme. Il y a des différences entre hier et aujourd’hui et le monde tel qu’il était il y a un an, 50 ans… Tous ces changements sont également dûs au karma, les changements dans le monde ne se produisent pas de façon aléatoire, mais ils sont influencés par les actions des êtres. C’est ce qu’on appelle le karma partagé. L’ensemble des actions des êtres qui se trouvent dans le monde influence la façon dont le monde se développe. Il peut y avoir amélioration ou au contraire une dégradation dans le monde extérieur, celles-ci dépendent du karma individuel de chacun des êtres qui vont constituer un karma partagé contribuant à l’évolution du monde. Dans le Bouddhisme, lorsque quelque chose se produit, on ne cherche pas les causes à l’extérieur, on ne cherche pas une cause autre que nous-mêmes. Si ces actions sont des actes de vertu, il y aura des conséquences positives et donc une amélioration. Si les actes sont négatifs, non vertueux, au contraire cela va avoir un effet négatif, une dégradation. Pour que le karma, la causalité fonctionne, l’impermanence est nécessaire. S’il n’y avait pas de changements, les causes ne pourraient pas produire d’effets. Donc lorsqu’on présente ainsi le karma, la causalité, on parle en quelque sorte d’une continuité, c’est à dire qu’il y a une continuité entre les actes et les causes et leurs effets.