Les supports de libération

Le Bouddha, le dharma et le sangha

Dongsung Shabdrung Rinpoché

Dhagpo Bordeaux – octobre 2018
Traduction de Cécile

Cet enseignement a été donnés sur trois soirées par Shabdrung Rinpoché à Dhagpo Bordeaux en 2018. Il aborde le sens du refuge en le Bouddha, le dharma et le sangha. Comme Rinpoché l’explique dans son enseignement, écouter la parole du Bouddha suppose de cultiver le courage d’aller au-delà de nos premières impressions, de ne pas se cantonner à rester dans le champ de nos représentations. Il y a plus à découvrir si nous dépassons nos a priori et que nous ne nous limitons pas à une compréhension initiale. Pour chacun des supports, Shabdrung Rinpoché a donné des aspects historiques et philosophiques en rajoutant ça et là des éléments issus de son expérience. L’ensemble donne une vision assez complète du sens de ce que l’on appelle le refuge dans le bouddhisme.

Le texte qui est livré ici est le fruit d’une traduction orale et immédiate. Nous avons fait le choix de garder cet aspect oral de l’enseignement en partant de la traduction assurée par Cécile. Nous nous sommes limités à supprimer les répétitions et à revoir la structure de certaines phrases. Pour le reste, nous vous livrons l’enseignement tel qu’il a été donné et traduit du tibétain en français afin de garder la dimension vivante et la fraicheur de cette explication des trois Joyaux.

Bonne lecture à tous
Le comité de relecture de Dhagpo Bordeaux

Le Bouddha

L’histoire de vies du Bouddha

Le sujet que nous allons aborder est destiné aux débutants, puisque nous allons parler du Bouddha, du dharma et du sangha. Mais ce n’est pas parce que ce sujet convient aux débutants, qu’il n’est pas utile aux personnes qui sont habituées à la pratique. Et d’ailleurs, si nous réfléchissons un peu, tout ce que l’on étudie et tout ce que nous mettons en pratique dans le bouddhisme de manière générale se retrouve dans ces trois thèmes. C’est un sujet à la fois profond et important.

D’un point de vue historique, le Bouddha est arrivé en premier. Puis il a enseigné le dharma. Donc, le dharma est arrivé en deuxième position. Enfin le sangha est arrivé en troisième position. En y réfléchissant, il serait plus logique de dire que le dharma est arrivé en premier. Mais si nous commençons à nous poser la question de qui est arrivé en premier, c’est comme de se demander qui de l’œuf ou de la poule était arrivé d’abord. En réalité, je me demandais duquel de ces trois sujets j’allais parler en premier. Mais puisque la question est plus compliquée qu’elle en a l’air, n’accordons pas trop d’importance à cela, et suivons le point de vue historique. Je commence donc par parler du Bouddha.

En se référant à l’histoire de vie du Bouddha, il y a un important message que nous pouvons en tirer. S’il nous faut parler d’une première, il s’agit de la première fois où le Bouddha a généré l’esprit d’éveil. Or le cœur du grand véhicule (le mahayana) est la compassion, base de l’esprit d’éveil. La première fois que le Bouddha a généré l’esprit d’éveil, c’était lorsqu’il était dans les enfers.

Lorsque Sakyamouni n’était pas encore bouddha, dans une de ses vies précédentes, il a pris renaissance dans les enfers où il vivait une vie d’esclave. Les êtres humains ne souhaitent pas vivre de telles existences infernales, ils en ont plutôt peur. Le Bouddha, du moins celui qu’il était à cette époque-là, était donc maltraité comme peut l’être un esclave. Les êtres qui étaient avec lui étaient tous les uns derrière les autres à porter des grosses charges de bois. Ils étaient fouettés par les gardiens. A ce moment-là, le Bouddha vit un de ses camarades se faire fouetter presque à mort par un des gardiens car il ne travaillait pas assez rapidement. Il eut alors un instant de compassion. Il dit au gardien : « Arrêtez de le frapper ! Je vais moi-même porter sa charge de bois pour que ça aille plus vite ». Sa réaction pour essayer de sauver son camarade a fait que lui-même a été battu. Grâce à cet instant de compassion qui s’est élevé dans son esprit, il a pris renaissance dans un monde divin.

Une fois que sa vie en tant que dieu fut épuisée, il prit renaissance humaine dans une famille de potiers. C’était au temps d’un autre bouddha appelé Sakya Toutchen. Il eut un geste de générosité envers ce bouddha. Il lui fit l’offrande d’une belle poterie. Et c’est lors de cette vie qu’il généra l’esprit d’éveil en tant qu’humain. Il formula le souhait auprès de ce bouddha de se libérer du cycle des existences pour aider tous les êtres.

Ensuite il a pris renaissance en tant que fils d’un roi. Il s’est alors appelé Chennou Tendrü. Il a réussi à parfaire l’accumulation du premier kalpa sur les trois. On dit qu’un bouddha accumule trois grands kalpas d’activité bénéfique. Puis il a continué à prendre plusieurs renaissances et à accumuler du mérite, pour renaître enfin en tant que marchand, du nom de Shérab Zangpo. Lors de cette vie, il a parfait l’accumulation du deuxième kalpa. Il a ensuite pris de nouveau quelques renaissances jusqu’au temps du bouddha Kashiapa, en tant que fils d’un brahmane. Il porta alors le nom de Tioulama. Et c’est lors de cette vie qu’il a parfait l’accumulation du troisième kalpa. Il prit ensuite renaissance dans le royaume des dieux à Tushita. Et là-bas, il enseigna le dharma à un grand nombre d’êtres.

Voici donc son parcours jusqu’à ce qu’il prenne renaissance dans la vie où il a atteint l’éveil en tant que Bouddha Sakyamouni. On n’est pas toujours conscient de ce qui s’est passé avant cette vie-ci, c’est pourquoi il est important d’en parler. Avez-vous trouvé un message intéressant dans ce bref résumé des différentes vies du Bouddha ? En fait, il y a un message assez profond derrière tout cela : quelles que soient les conditions dans lesquelles nous nous trouvons, même si elles sont particulièrement difficiles, il est toujours possible de s’en sortir. Comme l’exemple de la renaissance du Bouddha dans les enfers. Et je ne suis pas sûr qu’il y ait pire comme conditions de vie. Cela veut dire que, quoique l’on soit, qui que l’on soit, que l’on soit un chien, enfin, les chiens en Occident sont plutôt bien considérés donc ce n’est pas forcément un bon exemple, disons plutôt que même si on est un rat, on a la capacité, le potentiel d’atteindre l’état de bouddha. Et en même temps, cela nous montre aussi qu’il y a une raison pour abandonner tout ce qui est négatif, on parle de manière générale des afflictions ou des émotions perturbatrices.

Le Bouddha Sakyamouni, un révolutionnaire

On en arrive maintenant à notre sujet, le Bouddha Sakyamouni, le Bouddha de notre ère. Jusque-là nous avons parlé de ce qu’il était avant cette existence durant laquelle il a atteint l’éveil. Maintenant, nous allons parler de ce qui s’est passé à partir du moment où il a pris naissance dans notre monde et à notre époque. Quand on parle du Bouddha Sakyamouni, on utilise ce terme bouddha. Mais quel est le sens de ce mot ? Ce terme bouddha n’est pas utilisé uniquement pour le Bouddha Sakyamouni. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle on rajoute Sakyamouni. Il est utilisé pour tous les êtres qui ont atteint l’éveil. Tous ceux qui ont atteint l’éveil sont donc des bouddhas. Cela fait référence à quelqu’un qui s’est détourné de ce qu’il y avait à abandonner et qui a parfaitement accompli ce qu’il y avait à réaliser. On ne peut pas donner ce nom à n’importe qui, puisqu’il représente le complet abandon et la peine réalisation.

D’ailleurs, il nous faut être vigilant avec les mots, car nous avons tendance à poser des noms très facilement sur les choses et à nous y attacher ensuite. Il y a les bouddhistes, il y a les non bouddhistes, il y a nous, il y a les autres, il y a les musulmans, il y a ci, il y a ça, et en fait, à force de désigner et de s’attacher aux désignations, nous créons des problèmes. D’ailleurs, à bien y regarder, un nom, un mot ou une appellation n’est qu’une désignation. Si on essaie de montrer ce qu’est une désignation, nous ne trouverons rien. Il n’y a rien de tangible dans un concept ou dans un mot. Leur seule utilité est de nous permettre de communiquer une signification. Mais finalement, à part ça, un mot n’a pas vraiment d’essence. Il ne faut pas oublier l’objectif de son utilisation en lui accordant trop d’importance.

Lorsque nous parlons du bouddha, cette désignation fait référence à quelque chose de très précis. Et en plus, le mot bouddha est assez sympathique à l’oreille, c’est un son qui est assez joli à entendre. Si nous considérons l’histoire des religions, celui qu’on appelle le Bouddha Sakyamouni était assez révolutionnaire à son époque ; il me semble en effet, qu’il a été le premier à pointer l’absence d’un Dieu créateur. Il faut s’imaginer qu’à cette époque toutes les autres religions croyaient en un Dieu, et le Bouddha a affirmé le contraire. Ce n’était pas sans conséquences ! Non seulement il s’est positionné par rapport aux autres religions mais il s’est également frotté à la société en général en proclamant clairement qu’il n’y avait pas de soi réellement existant. Encore aujourd’hui, le soi est quelque chose que chacun chérit plus que tout. Tout le monde considère le soi comme ce qui est le plus précieux. Or, le Bouddha arrive et annonce à tout le monde qu’il n’y a pas de soi réellement existant. Ce fut un grand choc.

Non seulement il annonce l’absence d’un Dieu créateur, l’absence d’existence propre du soi, mais en plus, il donne la liberté aux gens de le remettre en question et d’utiliser la réflexion. C’est un changement majeur à l’époque car avant cela, tout le monde suivait les mêmes concepts et on ne posait pas de questions. Il y avait un Dieu existant et créateur. Il y avait un soi supérieur et libérateur. On ne remettait pas la religion en question. C’est dans ce contexte que le Bouddha affirme qu’il n’y a pas de Dieu, qu’il n’y a pas de soi et de plus il invite chacun à remettre les choses en question et particulièrement ce que dit le Bouddha lui-même ! C’était quelque chose d’assez extraordinaire et ça l’est encore aujourd’hui.

Il a fallu beaucoup de courage au Bouddha à ce moment-là car non seulement ce qu’il annonçait était quelque chose de tout à fait nouveau, mais en plus il invitait les gens à se questionner et à débattre avec lui, à le remettre en question. C’était donc assez révolutionnaire à son époque. Sur cette base, il a exposé son enseignement, le dharma. Nous ne pouvons nous relier à lui qu’à travers son histoire de vie. C’est en lisant l’histoire de vie du Bouddha que nous pouvons nous rendre compte qu’il avait une ouverture d’esprit incroyable.

Les trois corps du Bouddha

Abordons maintenant le bouddha de manière plus traditionnelle. Il est dit que les qualités d’un bouddha sont inépuisables. Les qualités que possède un bouddha jamais ne s’épuiseront. Cette dimension est comparée au ciel. Si un oiseau vole dans le ciel, s’il essaie de parcourir tout le ciel, il n’arrivera pas au bout, il s’épuisera avant de l’avoir traversé et se posera sur terre avant d’avoir pu parcourir l’immensité de l’espace. Il en va de même pour les qualités d’un bouddha, qui sont aussi vastes que le ciel. J’aurais beau passer des heures et des heures à parler des qualités du bouddha, je serais fatigué avant de les avoir toutes décrites. Il n’est d’ailleurs pas possible d’arriver au bout de ces qualités.

Le Bouddha Sakyamouni a atteint l’éveil à Bodhgaya en Inde. Selon l’approche du grand véhicule il est dit être un nirmanakaya. En effet, un bouddha peut avoir trois types de corps ou trois dimensions. Néanmoins, on parle parfois des trois corps, parfois des deux corps, parfois même des quatre corps d’un bouddha. Mais peu importe le nombre. Quand on parle des deux corps d’un bouddha, on fait référence à son corps formel (skt : rupakaya) et à son corps de réalité (dharmakaya). Lorsque l’on parle des trois corps d’un bouddha, on parle de son corps d’émanation (nirmanakaya), de son corps de jouissance (sambhogakaya), et de son corps de réalité (dharmakaya). Et lorsque l’on parle des quatre corps d’un bouddha, on rajoute le corps essentiel (svabhavikakaya). [ces différents aspects sont expliqués plus loin dans le texte. NDLR]

À entendre parler des quatre corps d’un bouddha, on a l’impression que cela fait quatre choses différentes, comme s’il y avait quatre bouddhas séparés. En réalité, au moment où un être atteint l’état de bouddha, il obtient naturellement ces quatre corps, ces quatre dimensions. Mais on ne parle pas de quatre personnes différentes. On parle d’une personne qui a atteint l’éveil et qui obtient ces quatre caractéristiques.

Un bouddha n’est pas perçu de la même façon selon les vues et les écoles. Parfois il est considéré comme un bouddha ou parfois on parle d’un bouddha rare et précieux, ou encore d’un parfait Bouddha. Par exemple, selon la vue du véhicule fondamental, issue de l’Abhidharmakosha (donc de la vue Vaibashika pour être précis), le Bouddha Sakyamouni n’est pas un bouddha appelé rare et précieux. C’est-à-dire que ce n’est pas le Bouddha dont il est question quand on parle du refuge dans le cadre des trois Joyaux. C’est un bouddha physique, c’est un bouddha qui a un corps humain. Donc il y a une différence entre le Bouddha Sakyamouni en tant qu’humain selon cette approche et le Bouddha rare et précieux en tant que joyau du refuge. La vue vaibashika considère le Bouddha uniquement comme un corps physique, formel. Dans les vues du grand véhicule, le Bouddha à qui nous rendons hommage est ce qu’on appelle le dharmakaya c’est-à-dire l’esprit de sagesse, la pleine connaissance. C’est lui l’objet de notre hommage, c’est en cela que nous prenons refuge.

Les huit qualités du Bouddha

Dans la tradition du grand véhicule selon le texte appelé l’Uttara Tantra Shastra, le bouddha en lequel nous prenons refuge est doté de huit qualités.

1 – Le bouddha est inconditionné. Cela fait référence à la nature de bouddha. Nous souhaitons tous être heureux, c’est un fait. Pourquoi cela ? Parce que la souffrance, qui est à l’opposé du bonheur, ne correspond pas ce qu’est véritablement notre esprit. La véritable nature de notre esprit n’a rien à voir avec la souffrance. Notre difficulté est que nous sommes tellement habitués au mal-être et à l’insatisfaction, que nous avons du mal à lâcher cette souffrance. Il suffit de regarder dans notre expérience personnelle, même si nous souhaitons être heureux à tout prix et nous débarrasser du mal-être, nous n’arrivons pas toujours à lâcher la souffrance. Et surtout, nous avons des difficultés à nous départir des causes de la souffrance. Nous y sommes fermement attachés. C’est paradoxal : à la fois nous sommes accrochés aux causes du mal-être et en même temps nous voudrions que la souffrance se dissipe. La véritable nature de notre esprit est complètement libre de toute souffrance et de toute cause de souffrance, donc libre d’afflictions également. C’est parce que la véritable nature de notre esprit n’a rien avec le mal-être et ses causes, que nous souhaitons être heureux. Quand nous parlons de la véritable nature de l’esprit, de ce potentiel d’éveil à actualiser, de ce véritable bonheur durable, c’est ce qui est appelé la nature de bouddha.

2 – La qualité suivante est la permanence : c’est donc parce que la nature de bouddha est naturellement présente que nous souhaitons atteindre le bonheur. Or cette nature est toujours présente, elle est permanente. Ce potentiel d’éveil ne change pas, jamais il ne s’épuisera ; il nous accompagne tout au long du chemin. C’est ce qui rend possible l’état de bouddha : c’est parce que le potentiel d’éveil ne s’épuise jamais, parce qu’il est tout le temps avec nous qu’il est possible de l’actualiser et d’atteindre le fruit, l’état de bouddha. Par ailleurs, ce potentiel que l’on a en nous est exactement le même que celui de tous les bouddhas.

Donc le bouddha en lequel nous prenons refuge est doté de ces qualités : il est non conditionné et permanent.

3 – Il est également spontané, c’est-à-dire qu’il s’accomplit par lui-même. Cette qualité de spontanéité est très importante car sans elle le chemin serait beaucoup plus compliqué. En effet, si la nature de bouddha ne se réalisait pas sans efforts, ce serait très compliqué. Pourquoi ? Car il faudrait constamment se relier à un bouddha pour lui demander son influence spirituelle. Si l’état de bouddha ne se développait pas de lui-même, nous serions constamment en train de dépendre d’un bouddha extérieur. Et on n’arrêterait pas de lui demander : « Est-ce que je peux avoir ta bénédiction pour réaliser ceci et puis j’ai à nouveau besoin de ta bénédiction pour accomplir cela et puis encore une fois pour faire ceci ». Nous lui ferions des requêtes sans arrêts. Sans cette qualité de spontanéité, ce serait très compliqué pour le bouddha de répondre à toutes ces requêtes. Que d’efforts devrait-il produire pour répondre à toutes ces demandes. Il ne pourrait pas être tout le temps disponible pour tout le monde, s’il y avait des efforts à faire pour répondre. Il vaut mieux pour lui que les qualités de sa réalisation se déploient sans efforts et soient spontanées.

4 – La qualité suivante est le fait que le Bouddha en lequel nous prenons refuge est inconcevable. Puisqu’il ne peut être conceptualisé, il ne peut pas non plus être exprimé. Lorsque l’on nomme les qualités d’un bouddha, on fait référence au trois corps du Bouddha. Comme on l’a dit précédemment, il s’agit du corps de manifestation (nirmanakaya), du corps de jouissance (sambhogakaya) et du corps de réalité (dharmakaya.) Le corps d’émanation ou de manifestation (nirmanakaya) peut être perçu ; nous pouvons entrer en contact avec lui en tant qu’être ordinaire. Il existe trois types de corps d’émanation :

• Il y a les corps d’émanation artistiques, des bouddhas qui se manifestent en tant qu’artistes.
• Il y a les corps d’émanation qui se manifestent sous une autre forme qu’un humain, par exemple, ils peuvent se manifester comme un arbre ou des fleurs ou sous tout autre aspect.
• Il y a les corps d’émanation dits « suprêmes » comme par exemple le cas du Bouddha Sakyamouni.

Voici un exemple du premier type de corps d’émanation, les corps d’émanation artistiques : avant que le Bouddha ne meure, ne passe en parinirvana, il donnait encore des enseignements. Il y avait un joueur de luth qui se trouvait non loin de là. C’était un très bon joueur de luth mais il était fort orgueilleux car il n’avait jamais trouvé personne qui le dépasse dans son art. Il se disait : « je suis maître de mon art et je le maîtrise tellement que je n’ai pas besoin d’écouter les enseignements du Bouddha ; en fait, j’ai tout compris ». Il se contentait de jouer de son luth. Alors, juste avant qu’il ne passe en parinirvana, le Bouddha s’est dit : « c’est le moment de faire quelque chose pour lui, je ne peux pas le laisser comme ça ». Il est allé voir ce joueur de luth sous la forme d’un artiste. Il s’est manifesté dans un corps d’apparition (nirmanakaya), comme un autre joueur de luth. Il provoqua notre joueur orgueilleux dans une joute de luth. Au début, ils jouent avec quatre cordes, puis trois. Tous les deux jouent aussi bien l’un que l’autre. Ensuite ils jouent avec deux cordes, ce qui est plus difficile car cela réduit le nombre de notes possibles. Mais tous les deux ont le même niveau encore une fois. Finalement, ils jouent à une seule corde. Une fois encore, ils sont au même niveau tous les deux. Alors le corps d’émanation du bouddha enlève sa dernière corde et se met à jouer. Il joue ainsi merveilleusement bien. L’autre reste bouche bée. Son orgueil est touché. C’est comme ça que le Bouddha a réussi à discipliner l’esprit de ce joueur de luth orgueilleux.

En fait, quelle que soit la forme que doit prendre le Bouddha, quelles que soient les circonstances et les conditions qui peuvent être utile aux êtres, il la prendra. À partir du moment où il s’agit d’aider les êtres à avancer sur le chemin, il le fera. C’est cela qu’on appelle un corps d’émanation ; ils sont visibles autant par les êtres nobles que par les êtres ordinaires.

Le deuxième corps d’un bouddha, le corps de jouissance (sambhogakaya) n’est visible que par les êtres accomplis.

Enfin le corps de réalité (dharmakaya), n’est visible que par les bouddhas eux-mêmes. Donc, tant qu’on n’a pas atteint l’état de bouddha, on ne peut pas entrer en contact direct avec le dharmakaya, le corps de réalité. C’est le dharmakaya qui est inexprimable et inconcevable.

5 – La sagesse est la qualité suivante et elle a deux aspects :

• Un bouddha connaît parfaitement les phénomènes dans leur nature, dans ce qu’ils sont véritablement. C’est la connaissance du mode d’être réel des phénomènes, c’est-à-dire leur vacuité.
• Un bouddha connaît tous les phénomènes dans leur multiplicité, dans leur diversité. Cette sagesse consiste à connaître sans erreur la manière d’apparaître de tous les phénomènes. Il s’agit de la connaissance vaste de toutes les absorptions méditatives (samadhi) et des résultats issus de ces absorptions. Les manifestations miraculeuses qui sont consignées dans la vie du Bouddha sont possibles grâce à cette deuxième sagesse qui connaît la diversité de tous les phénomènes. On peut résumer cette sagesse en disant qu’elle recouvre tout le connaissable. Puisque tous les phénomènes peuvent être connus, le bouddha les connaît. Notre connaissance actuelle est beaucoup plus étroite, elle n’embrasse pas l’ensemble des phénomènes.

6 – La qualité suivante d’un bouddha est celle de la grande compassion. Qu’on lui fasse du bien ou qu’on lui fasse du mal, un bouddha réagira toujours de la même manière, avec compassion. Aryadeva disait que celui en qui on prend refuge, l’objet de nos hommages, n’a pas besoin qu’on lui fasse des offrandes. Nous pourrions penser, vu de l’extérieur, que lorsque nous faisons des offrandes au bouddha, comme de grandes d’offrandes de nourriture, elles ont pour but de faire plaisir au bouddha et pour obtenir quelques avantages de sa part. En réalité, le bouddha n’a rien à faire de nos offrandes, il n’attend rien. Un bouddha, parce qu’il est doté d’une grande compassion, réagit de la même manière envers tous les êtres, qu’ils soient bons ou mauvais avec lui, il réagira avec compassion. Il œuvre pour leur bienfait à tous de la même manière, parce qu’il n’a aucune attente vis-à-vis d’eux. Il agit donc pour le bien de tous sans exception, sans faire de différences et de manière durable. Il ne va pas faire le bien des êtres un jour et le lendemain ne plus le faire. C’est vraiment une attitude qui est constante. Et c’est pour ces raisons qu’on dit qu’il est doté d’une grande compassion.

7 – La qualité suivante est le pouvoir d’aider tous les êtres à atteindre la libération. Pourquoi ? Parce que lui-même s’est libéré à la fois du samsara et du nirvana. C’est parce qu’il est libre de ces deux extrêmes qu’il a la capacité d’amener les êtres à la libération. C’est pourquoi le Bouddha est quelqu’un en qui on peut se fier. On peut donc suivre le chemin qu’il propose pour nous-mêmes nous libérer. S’il n’était pas libéré du samsara et du nirvana, ça ne servirait pas à grand-chose de se fier à lui et de suivre son enseignement. Si nous nous noyons dans un fleuve tumultueux, quelqu’un qui lui-même est en train de se noyer au milieu du courant ne pourra nous aider d’aucune manière. Finalement, nous finirons tous les deux noyés. Seul quelqu’un qui sera sur la rive pourra, par exemple, jeter une corde pour nous aider à nous sortir de là. Le Bouddha, parce qu’il s’est libéré lui-même, peut nous jeter une corde et nous aider à nous libérer à notre tour.

8 – La dernière qualité est double.
Le Bouddha a complètement abandonné tout ce qu’il y avait à abandonner, c’est à dire les causes de la souffrance, c’est ce qui lui a permis d’œuvrer pour son propre bienfait. Sur cette base, il a pu ensuite accomplir tout ce qu’il y avait à réaliser, il a parachevé toutes les qualités à parachever. C’est ce qui lui permet d’œuvrer pour le bien d’autrui. Il s’agit donc du double bienfait : le sien et celui des autres.

En conséquence, quelqu’un qui possède ces huit qualités est un bouddha, celui dont il est question quand on parle du refuge, il est celui auprès duquel on peut trouver une protection. Prendre refuge est semblable aux jambes qui nous aident à marcher sur le chemin. L’enseignement du Bouddha est vaste mais il peut se résumer en cette notion de refuge.

Questions – Réponses

Étudiant : Quand j’écoute les huit qualités que vous décrivez, elles sont vastes et inconcevables. Donc ce que j’en comprends, c’est juste un concept. Donc prendre refuge signifie prendre refuge dans quelque chose que j’entends comme un concept. Comment ça marche dans l’esprit ? J’entends qu’il y a deux choses, il y a ce qui est dit et il y a autre chose que ce qui est dit. Il y a quelque chose qui est ressenti dans une présence. Comment ça marche la prise de refuge dans l’esprit ?

Rinpoché : Prendre refuge en quelque chose signifie que l’on s’en remet à cette chose autrement dit on se fie à quelqu’un. La plupart du temps, nous avons l’impression que nous avons besoin d’aide sans vraiment la trouver. Et c’est peut-être par le fait d’avoir besoin d’aide sans la trouver que nous nous relions aux trois Joyaux, le Bouddha, le dharma et le sangha. Mais dans ce cas, à quoi se relie-t-on vraiment ? A nous-même ! La forme du Bouddha par exemple n’est qu’un support. On donne un support à notre esprit. Nous apaisons notre esprit en quelque sorte en lui disant : « tu n’es pas tout seul, il y a quelque chose qui va t’aider ». Mais en même temps, ce qui va vraiment se passer, c’est que nous allons nous en remettre à nous-même, nous fier à nous-même. Le refuge est un support qui nous permet de nous tourner vers nous-même, et de nous en remettre à nous-même. La prise de refuge nous permet de développer une forme de confiance en nous. C’est comme un encouragement. Le Bouddha n’a jamais dit : « Prenez refuge en moi, je vais vous libérer, je vais vous sortir de la souffrance ». Il n’a jamais dit ça. Prendre refuge, se servir du support du Bouddha consiste à cultiver la confiance, savoir que nous ne sommes pas seul, qu’il y a quelqu’un qui nous soutient. Mais ce quelqu’un nous soutient à travers nous-même. En réalité c’est en nous que cela va se passer. Le refuge est un support pour nous permet de gagner en confiance et avancer petit à petit.

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